Les liaisons dangereuses

Haddock et la Castafiore
(Photo AFP)

Assez curieusement, la campagne du second tour s’est fixée sur le passé. Tout à coup, resurgit le vieux débat sur l’Occupation, sur Vichy et ses complaisances pour le nazisme.

EMMANUEL MACRON, en effet, a décidé de se rendre aujourd’hui à Oradour-sur-Glane, ville martyre dont presque toute la population a été exterminée en 1944 par une division de SS qui se dirigeait vers le front normand et dont le commandant voulait faire un exemple. Le candidat d’En Marche ! a décidé de remettre Marine Le Pen à sa place, qui est celle de chef d’un parti qui a agrégé, avec le temps, toutes les strates de la nostalgie vichyste, les xénophobes, les racistes, les néo-nazis. Mme Le Pen fait ce qu’elle peut pour rendre à son mouvement sa virginité, mais le passé lui colle à la peau. Comme elle a décidé de quitter la présidence du FN le temps de la campagne, elle a nommé, pour la remplacer, Jean-François Jalkh. Manque de chance, il a tenu des propos négationnistes à l’époque où Faurisson tentait de récrire l’histoire. De sorte qu’il a fallu limoger celui que l’on venait de désigner et dont Louis Alliot, numéro deux du FN, affirme qu’il n’a jamais prononcé les mots qui lui sont attribués. On se demande bien pourquoi, si M. Jalkh est innocent comme le bébé qui vient de naître, il a été remplacé par le maire d’Hénin-Beaumont, Steve Briois.
Une fois de plus, Jean-Marie Le Pen réduit à néant les efforts de sa fille pour purifier le FN. Il a estimé que le discours prononcé par Edouard Cardiles lors des obsèques nationales du policier assassiné par un terroriste est davantage un texte de défense et illustration de l’homosexualité que de louanges à un gardien de la paix. L’ignominie du propos est d’autant plus répugnante que le discours de M. Cardiles, qui était le compagnon de Xavier Jugelé, nous a tous frappés par sa beauté, sa simplicité et sa dignité. Il faudrait que tous les hommages posthumes soient du même niveau et ceux qui ne l’ont pas entendu ou lu feraient mieux de retrouver le texte sur Internet (reproduit par « le Monde »).
Piétiner la culture, bafouer les sentiments les plus sincères, ne jamais voir les choses qu’avec la lorgnette de la haine et du mépris, voilà ce qui caractérise le Front national. De la même manière, la presse s’insurge contre les méthodes du FN pour contrôler l’information. Conformément à une méthode déjà expérimentée par Jean-Marie, Marine laisse ses sbires envoyer une avalanche de droits de réponse à tout article qui leur déplaît, de manière à engorger les publications. Et on continue à prétendre que la fille est différente du père. Donnez-lui le pouvoir, vous qui votez pour elle, et vous constaterez aussitôt que vous êtes moins libres.

Contre la banalisation du FN.

La campagne se durcit, notamment parce que M. Macron est convaincu qu’il faut renverser la tendance de l’électorat à banaliser le Front national et donc à en faire un parti comme les autres. C’est, de toute évidence, le désir de tous ceux qui votent pour l’extrême droite et refusent qu’on les culpabilise. Il n’est pourtant pas difficile de documenter un vaste argumentaire qui montre les compromissions du FN, de son fondateur, toujours allègrement raciste et antisémite, des individus suspects qui ont adhéré au Front pendant toutes ces années, du révisionnisme de Mme Le Pen qui estime que la France n’a aucune responsabilité dans la rafle du Vél d’Hiv, débat qui se poursuit bien que Jacques Chirac ait voulu y mettre un terme.
Pendant ce temps, Serge et Beate Klarsfeld publient dans « Libération » des pages entières consacrées aux camps de la mort, pour rafraîchir un peu la mémoire de ceux à qui le Front n’inspire qu’indulgence. Impavide, Mme Le Pen, sans doute par conformité avec son prénom, a fait une balade en mer avec Gilbert Collard dont le bonnet s’est envolé mais la candidate, avec une grande dextérité, l’a rattrapé avant qu’il ne sombre dans les flots. « C’est le capitaine Haddock et la Castafiore », a commenté M. Macron, décidé à taper l’adversaire, au moyen de l’humour s’il le faut.

Poursuites européennes.

Le présent du Front n’est pas plus glorieux que son passé, puisque les services de l’Union européenne ont évalué à cinq millions d’euros les détournements de fonds accordés pour des assistants parlementaires de députés européens du FN mais payés en réalité pour faire autre chose. Mme Le Pen a réussi à empêcher que les accusations dont elle fait l’objet gênent sa campagne. Certes, la justice la rattrapera un jour, mais il y a tout lieu de croire que ses électeurs en voudront davantage à l’Europe qu’à leur diva. Pendant ce temps, Jean-Luc Mélenchon a créé un suspense insoutenable en annonçant qu’il se prononcerait dans une vidéo diffusée sur YouTube ; l’événement mondial était prévu pour onze heures du matin, ce vendredi, mais à l’heure ou j’écris ces lignes, il ne s’est pas produit, étant entendu que de toute façon, M. Mélenchon ne change pas de position. Il ne dira pas pour qui il vote au second tour. Ainsi se confirme une complicité entre les deux extrêmes qui partagent la même hargne anti-républicaine et la même haine de l’Europe. Il n’y aura pas, cette année, cette ferveur démocratique des manifestants d’avril 2002, le refus national de l’intolérance, le rejet de l’autoritarisme. M. Macron l’emportera sans doute, mais dans quelles conditions, avec quelle marge, quelle autorité ? Le chômage augmente, la croissance a été molle au premier trimestre, M. Hollande essaie de nous rassurer en répétant que ça va aller mieux. Fin de règne, début d’une autre aventure.

RICHARD LISCIA
PS-Un sondage d’aujourd’hui sur le second tour montre que Marine Le Pen gagne quatre points, à 41%, contre Emmanuel Macron, qui en perd quatre, à 59 %. Il est urgent, pour les démocrates, de se mobiliser et, surtout, de ne pas croire que les jeux sont faits.

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2 Responses to Les liaisons dangereuses

  1. liberty8 dit :

    Un historien contemporain disait  » Il y a au Front National un passé qui ne passe pas ». C’est bien la preuve actuellement. Un loup habillé en mouton reste toujours un loup. Et Macron, cette fois, attaque là ou il faut, à Oradour. n’oublions jamais ce que nos parents ont vécu, la montée du nazisme, sa banalisation et le résultat que l’on sait.
    Mon grand père italien, socialiste et instituteur a dû partir précipitamment avec sa femme et ma mère âgée de 1 an en 1928 pour venir en France. Il a fait la première guerre avec les bersaglieri, la seconde avec la France. Chez mes grands parents on ne parlait que français jamais italien, c’était le respect dû à un pays qui les avait accueillis.
    Il ne faut pas changer ce pays, il ne faut pas croire les sirènes du renouveau qui ne se basent que sur un passé nauséabond qui peut toujours revenir.
    L’histoire est un éternel recommencement mais le devoir de mémoire existe et il doit être présent le 7 mai.
    Voila pourquoi il faut préférer un démocrate à une extrémiste habillée en brebis.

  2. mathieu dit :

    « Chez mes grands parents on ne parlait que français… ». C’est justement cette France-là que voudrait retrouver l’électorat Le Pen (et je ne pense pas qu’ils soient tous racistes ou antisémites) une grande partie des électeurs de Fillon, Sens Commun, etc. Cette France jacobine, des villages et des clochers.
    PS: l’immigration de 1928 (même continent, mêmes racines, même religion, même langue originelle) n’avait aucun point commun avec celle de 2018 (quelques milliers en quelques années contre plusieurs millions en cinq décennies)
    C’était avant l’ère du communautarisme, du « multi-culturel », du retour forcené à certaines langues régionales, de l’expansion des villes au dépens des campagnes. C’est cette France d’avant que – fait semblant de – recherche(r) Marine Le Pen (ça ne coüte pas cher de la promettre!). De son côté, M. Macron fait une campagne romantique, sentimentale, flamboyante, vociférante, consensuelle, éthique, sur les valeurs (au demeurant fondamentales!)…au détriment de la déclinaison d’un programme charpenté, structuré, engagé, tranché (voire tranchant) et courageux. S’est-il jamais exprimé par des propositions concrètes dans le débat intégration/assimilation, langue française, etc. au-delà du très consensuel « vivre ensemble » (mais Marine aussi est la candidate de la « France apaisée »)?.
    Notez, je dis ça, je dis rien! Je décris avec une froide séméiologie clinique notre évolution « sociétale », j’prends pas parti, j’explique…j’suis comme Macron!

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