L’accord scélérat

Le couple du siècle
(Photo AFP)

La trêve du premier mai n’empêche pas la richesse de l’actualité, marquée depuis hier par l’accord conclu entre Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan (NDA), susceptible de modifier le résultat attendu du second tour.

SI EMMANUEL MACRON a pu croire un seul instant qu’il lui suffisait d’arriver en tête au premier tour, le rapprochement entre le Front national et Debout la France (DLF) lui a apporté un puissant démenti. Non seulement Mme Le Pen absorbe DLF mais elle s’engage à nommer NDA Premier ministre, au cas où elle serait élue présidente de la République. Un engagement qui dépend tout de même d’une hypothèse que les faits risquent de ne pas confirmer, mais qui n’est nullement négligeable dès lors que, en l’absence du Front républicain espéré, les forces démocratiques restent profondément divisées. M. Macron, en effet, peut craindre que, pour des raisons liées aux élections législatives, la droite classique, qui a recueilli près de 20 % des suffrages au premier tour de la présidentielle, tente d’obtenir une majorité (ou tout au moins un nombre élevé de sièges) à l’Assemblée nationale. Symétriquement, Jean-Luc Mélenchon, qui a atteint un score comparable à celui de François Fillon, entend bien lui aussi constituer un groupe fort dans l’hémicycle.

Dupont-Aignan désavoué.

Quelques nuances doivent être apportés à ces estimations. Contrairement aux apparences, les perspectives du FN restent limitées. M. Dupont-Aignan semble désavoué par nombre de ses électeurs (4,73 % des suffrages au premier tour) qui ont exprimé leur volonté de voter Macron au second tour. Mme Le Pen et NDA viennent de jouer leur va-tout en prenant des risques considérables : il ne représente rien s’il n’apporte pas la totalité de ses voix à la candidate, alors qu’il est vilipendé de toutes parts, à gauche comme à droite, où l’on stigmatise son « immense trahison » (François Bayrou). La prétention de NDA et de MLP à s’inspirer du gaullisme est mise à mal par ceux qui voient dans leur manoeuvre une préoccupation purement électoraliste, engagée à n’importe quel prix et au mépris de ce qui semblait les séparer. D’autant que NDA avait toujours juré, mais les serments ne sont-ils pas faits pour être trahis ?, qu’il ne cèderait pas aux sirènes lepénistes.
Car c’est MLP qui est allée le chercher, ce qui a apparemment énormément flatté son ego, au moment où il était dépité de n’avoir pas fait un meilleur score et de n’avoir même pas atteint les 5 % qui lui auraient permis de récupérer ses frais de campagne. Comme le dit Luc Chatel, NDA s’est vendu « pour un plat de lentilles ». Cependant, il n’existe aucune raison de se montrer surpris. Au delà du drame faustien auquel il nous convie, NDA vient seulement de confirmer ce qu’est sa vraie nature : celle d’un histrion, qui a vogué d’une idéologie à l’autre, puis s’est identifié au « vrai » gaullisme pour finir dans l’alliance avec la démagogie et le populisme, ce qui lui va comme un gant. Il n’y avait entre lui et Le Pen que l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. Deux impostures semblables réunies pour la même vocation destructrice. Enfin, ils finiront par se disputer. Mme Le Pen, pour amadouer NDA, a aménagé ses idées sur la sortie de l’euro, mais dès hier elle annonçait la « mort » de la monnaie unique. Marion Maréchal-Le Pen a apporté ses explications sur l’usine à gaz que sera la politique lepéniste de l’euro. On n’est pas plus avancé.

La menace de Mélenchon.

L’autre menace pour M. Macron vient de la France insoumise. Furieux de ne s’être pas qualifié (pour cette élection, l’exacerbation du narcissisme aura été particulièrement impressionnante), Jean-Luc Mélenchon, qui s’est enfermé dans le silence jusqu’à vendredi soir, refuse, bien entendu, de soutenir M. Macron et a décidé d’engager tambour battant la campagne des législatives. Il entend présenter des candidats de son mouvement dans toutes les circonscriptions et ne faire aucune alliance, y compris avec les communistes qui, pourtant, ont fait un bout de chemin avec lui. D’où le risque d’une série de représentations minoritaires à l’Assemblée mais capables de former une coalition négative opposée aux mesures du nouveau pouvoir.
Il reste à M. Macron à gagner le second tour et, de préférence, avec un pourcentage aussi élevé que possible pour préparer le terrain des législatives et battre à la fois le FN et LFI dans un maximum de circonscriptions. Pour cela, il lui faut accélérer le tempo de sa campagne pour les six jours qu’il lui reste et se préparer avec minutie au débat télévisé qui l’opposera mercredi à Marine Le Pen. Ce ne sera pas une tâche facile. Mais il continue à obtenir des soutiens utiles, par exemple celui de Robert Badinter, autorité morale s’il en est, qui pense que l’élection « n’est pas pliée », et celui de Jean-Louis Borloo. La campagne est maintenant violente et donne lieu à une foule de mensonges, la propagande pure remplaçant l’information, les fausses nouvelles recouvrant les vraies et la description de l’adversaire, ou plutôt l’ennemi, ressemblant à une peinture murale surréaliste. Je ne vois aucune différence entre le 23 avril 2017 et le 21 avril 2002. Deux dates qui exigent de tous les électeurs de bonne volonté un sursaut républicain. Simple comme bonjour. Aujourd’hui, on célèbre la Journée de la déportation. Bon rappel aux gens qui n’ont pas de mémoire.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to L’accord scélérat

  1. Michel de Guibert dit :

    Dupont-Aignan espère peut-être réussir aujourd’hui avec le Front national ce que Mitterrand a réussi en son temps avec le parti communiste ?

    Réponse
    Bien vu, mais à l’envers : NDA sera phagocyté en moins de deux. Au pays des monstres, c’est le plus gros qui gagne.
    R.L.

  2. Num dit :

    Je sais d’avance, cher R.L., que vous ne serez pas d’accord avec mon propos mais, tant pis, c’est aussi à ça que sert un débat.
    Quand on parle du FN en France, on finit toujours par entendre qu’on NE PEUT PAS et NE DOIT PAS voter pour ce parti parce qu’il est un parti extrémiste ennemi de la République composé de racistes, misogynes, antidémocrates, fascistes (voire nazis), etc. Et on ne combat pas, ou peu, son programme. Or, depuis 30 ans que cette (non-)tactique est utilisée, le FN monte inexorablement se rapprochant sans cesse un peu plus des portes du pouvoir.
    Il serait utile de se demander pourquoi. Parce que de plus en plus de Français sont des extrémistes en puissance ? Ça ne tient pas.
    Ou peut-être parce que le discours pseudo-consensuel et moralisant qu’on entend en boucle ne fonctionne pas (ou plus). Les électeurs (même ceux qui ne votent pas pour elle) voient bien au fond que Marine Le Pen n’est pas Mussolini ou Franco ni même Laval. Ce parti pris revient à les prendre pour des imbéciles et conduit à plus de méfiance et est donc contre-productif. On le voit dans cet entre-deux-tours, plus les bien-pensants (politiques, médias, artistes, people…) donnent des leçons de morales, plus Marine Le Pen monte dans les sondages (de 64/36 il y a 1 semaine à 59/41 aujourd’hui, alors même que sa campagne de 1er tour a été mauvaise et son score de 21% très en deçà de ce qu’elle espérait). Nos élites ne pensent plus, ne réfléchissent plus, uniquement mues par un réflexe pavlovien décalé et chimérique.
    Il est urgent de changer de tactique et juste ARGUMENTER et CONVAINCRE (que son programme économique mène à la catastrophe et la ruine, que son programme européen mène à l’isolement et la récession, etc.). Sortir de la croyance et de l’incantation pour rentrer dans la raison et la persuasion, en somme.

    Réponse
    Je sais d’avance, cher Num, que vous n’êtes pas d’accord, mais permettez-moi de vous dire que votre longue argumentation est à la fois fallacieuse et éculée. Si on en est là au bout de trente ans, c’est parce qu’aucun parti au pouvoir depuis trente ans n’a eu le courage de mettre en oeuvre les réformes qui auraient réduit le chômage, augmenté la production et permis au pays de financer ses dépenses sociales. Me faire le procès de ne pas argumenter revient à ne pas m’avoir lu ou avoir oublié ce que je n’ai cessé d’écrire dans ce blog et dans mes articles du Quotidien du médecin. Il ne me semble pas que, à quelques jours du scrutin, j’aie la place pour répéter ce que j’ai toujours dit, à savoir les bienfaits de la réforme et les dangers mortels que contient le programme du FN. On n’en a plus le temps. Puis-je vous faire remarquer que, par votre longue lettre, vous contribuez peu ou prou à la victoire du FN ? Le « débat » sur le fond est peut-être utile mais vous n’êtes même pas prêt à reconnaître la brutalité et la violence du FN, la menace qu’il fait peser sur nos libertés. Sous le prétexte qu’il aurait un programme (lequel ? celui d’avant ou celui d’après son alliance avec Dupont-Aignan ?), vous banalisez le Front. C’est de cette complaisance que vient la progression de Le Pen dans les sondages, de la tentation, à droite, de pactiser avec elle, de la tentation très forte, chez Mélenchon, de la voir avec moins d’aversion qu’il ne voit Macron (un comble), de son association avec Dupont-Aignan. Le Pen n’est pas Musssolini, ni même Laval ? Vous en êtes sûr ? Et la confiscation scandaleuse du gaullisme par un parti bâti par les rescapés de Vichy et qui haïssait de Gaulle, notamment pendant la guerre d’Algérie ? J’ai déjà dit une fois que nous mériterions presque de faire l’expérience du Front au pouvoir. Cela produirait un désastre mais cela mettrait fin au « débat » qui vous semble plus important que le salut du pays.
    R.L.

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