La dictature de la minorité

Macron à Albi
(Photo AFP)

Au lendemain de cet affreux débat d’entre les deux tours, la campagne ne s’est guère apaisée. Avec arrogance, Mme Le Pen assume sans ciller le rôle de harpie qu’elle a adopté pendant le débat, alors que, en privé, ses proches critiquent sévèrement son attitude. Du côté de l’extrême gauche, la détestation de M. Macron l’emporte sur celle qu’inspire Mme Le Pen.

LA BATAILLE est devenue si rude que Barack Obama a jugé utile de soutenir officiellement le candidat Macron, qui s’en réjouit, alors que les mauvaises langues trouvent dans ce soutien un nouvel os à ronger. Sur LCI, une experte en communication a jugé qu’Obama ne rend pas service au candidat parce que, je cite « l’Amérique, c’est la misère ». La dame n’a pas dû aller aux Etats-Unis depuis 1929. Je me permets donc de lui rappeler que le PIB américain à la fin de 2016 a atteint près de 19 000 milliards de dollars (moins de 2200 en France) et que le revenu per capita s’élève à 56000 dollars. Ces chiffres recouvrent certes des inégalités fortes et on peut parler de poches de misère. Mais on ne saurait nier l’énorme accumulation de richesses qui existe dans ce pays et qui est supérieure, et de loin, à celle de n’importe quel autre pays au monde. Surtout, l’ancien président Obama représente une force morale incontestable et on doit juger son intervention comme un service rendu à la démocratie.

Haine et menaces.

Non seulement Mme Le Pen n’a pas le monopole des mensonges et de l’incompétence, mais la victoire de M. Macron au premier tour a soulevé une hostilité contre lui que l’extrême gauche partage avec l’extrême droite, pendant que la droite espère gagner la bataille des législatives et forcer le nouveau président à cohabiter. Mais le plus important, c’est l’énorme aversion pour toute réforme, d’une bonne fraction de la population, imprégnée du discours populiste. Dans « le Monde » d’hier, François Rufin, cinéaste et candidat de la France insoumise à la députation, publie une lettre ouverte « à un futur président déjà haï ». Ce texte, d’une férocité animale, ressemble beaucoup aux propos assassins prononcés par Mme Le Pen. « Vous êtes haï, écrit le réalisateur, vous êtes haï, vous êtes haï (…) Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l’orage. A bon entendeur ».
On trouve donc dans ce document rédigé comme s’il devait passer à la postérité, une haine irrépressible que M. Rufin prétend découvrir chez les autres alors que c’est lui qui l’éprouve. Et une menace qui traduit le rejet d’un vote qu’il semble considérer comme acquis. Il représente bel et bien le miroir d’un Jean-Luc Mélenchon qui a constamment refusé de choisir la démocratie contre l’extrême droite, qui n’en finit pas de nourrir contre le scrutin du premier tour un ressentiment, un dépit, une aversion très suspects quant à son respect du suffrage universel, et qui, en définitive, voit dans un éventuel triomphe du Front national un mal plus supportable que la victoire possible de M. Macron. On comprend la rage de ceux qui se préparent à une défaite, on comprend moins qu’ils s’expriment en des termes qui relèvent de la bataille entre prédateurs et proies, comme dans un documentaire sur les horreurs de la jungle. Décidément, les acteurs de cette campagne électorale ne nous auront pas épargnés. Sans faire d’eux une psychanalyse de pacotille, il n’est pas interdit de déceler chez eux l’envie, la jalousie et le dépit.

Une position mortifère.

Ce qui me conduit à m’interroger sur la suite de ce très lent processus électoral à huit tours (primaires comprises). M. Rufin publie son texte exterminateur pour bien signifier que le suffrage universel ne décidera pas du sort du pays, lequel se jouerait donc dans des émeutes, un soulèvement ou une insurrection. Dans ce cas, inutile de faire campagne, M. Rufin peut déjà organiser ses commandos de la mort. Sa prise de position, appuyée, bien sûr, sur la colère inextinguible d’une partie de la population qui s’estime flouée par les élections, n’est pas seulement violemment anti-démocratique, elle est mortifère. Elle traduit un dérapage très semblable à celui de Mme Le Pen, qui, en somme, a fait une crise de nerfs devant 16 millions de téléspectateurs. On est toujours accusé de partialité (l’hôpital qui se moque de la charité) quand on s’oppose fermement aux dérives insensées de la communication, mais j’estime qu’il y a une part de folie, et pas de folie douce, dans le recours à l’insulte, à l’imprécation et à la menace.
Oui, il existe un fil conducteur entre Obama et Macron, c’est l’humanisme. Oui, la France est divisée, mais l’autre moitié devient dangereuse. Oui, il est presque impossible d’expliquer à des concitoyens déchirés pourquoi seules les réformes, fiscale, économique, sociale nous permettront de remettre le pays au travail et d’encourager la croissance. On a le droit d’aimer ou de ne pas aimer M. Macron. Mais lui faire un procès scélérat et prononcer un verdict comparable à la peine capitale est insupportable. Au point où nous en sommes, je constate qu’il oppose l’intelligence à la bêtise, les connaissances à l’ignorance, la compétence à l’incompétence, la maîtrise de soi à l’agression, la raison à la folie, la modération à l’hystérie, le courage aux trahisons, la justice à la diffamation, l’intérêt général aux ambitions les moins légitimes.

Où est notre salut.

Les Français ne veulent pas qu’on leur dise comment voter. Personne n’a la droit de les influencer. Pour ce dernier article avant le second tour, j’affirme qu’il n’y a pas de salut pour la France sans la réforme. Il n’y a pas de salut national sans l’Europe. Il n’y a pas de salut sans le respect méticuleux de tous les rouages de la démocratie. Il n’y a pas de salut si une partie du peuple cède à la tentation de recourir à la force, ou à la calomnie. Il n’y a pas de salut dans ces divisions que des politiciens ou affiliés creusent avec le cynisme de ceux qui jouent un jeu personnel, indifférent au chaos qu’ils contribuent à provoquer. Il n’y a pas de salut sans compromis sociaux. Il n’y a pas de salut si, au nom de la souveraineté, on conteste le suffrage souverain de chaque citoyen.

RICHARD LISCIA

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14 Responses to La dictature de la minorité

  1. Michel de Guibert dit :

    J’adhèrerai volontiers à tout votre éditorial sauf sur un point : l’Amérique est riche certes, un PIB élevé, un revenu per capita aussi, etc., mais les inégalités croissent et la misère même pour une partie croissante de la population.
    Et hélas, il en va de même, à un moindre degré, en France où les inégalités s’accroissent et où la misère s’étale sur les trottoirs parisiens.
    Réponse
    Mais, bon sang, je l’ai écrit !
    R.L.

    • Michel de Guibert dit :

      Oui, vous l’avez écrit, j’avais bien lu, mais à mon avis ce sont bien plus que des « poches de misère »… ou alors de très grandes poches !

      Réponse
      Vous avez entièrement raison : l’Amérique est un champ de ruines.
      R.L.

      • Ellio Lumbroso dit :

        Pourriez vous me citer les pays qui ne sont pas des champs de ruine ,
        Hormis l’Allemagne peut être ?

      • Michel de Guibert dit :

        Vous ironisez, R.L., c’est facile, mais mieux vaut ne pas vivre dans les « poches de misère », même dans un pays très prospère… et cela risque de s’aggraver avec Trump.
        Moi, j’ai dû mal à comprendre qu’il y ait autant de « poches de misère » dans un pays aussi prospère.

        Réponse
        C’est quand même incroyable que vous puissiez poursuivre une discussion au delà des limites du raisonnable, au point d’en perdre votre sens de l’humour. Mon propos d’aujourd’hui n’était pas sur l’Amérique mais sur le second tour. Vous y relevez un mot et vous en faites une polémique. Et vous ne voulez même pas que j’ironise sur une manie qui vous caractérise pourtant bien, celle de couper les cheveux en quatre.
        Je vais vous dire : vous ne connaissez sans doute rien aux Etats-Unis, sinon vous ne soutiendriez pas ad aeternam une thèse absurde. Si l’Amérique, c’est la misère, alors la France, c’est l’enfer. Je vais aux Etats-Unis au moins deux fois par an depuis 60 ans, j’y ai travaillé pendant trois ans. Il y a mille raisons de critiquer cette société, mais quand Obama voulait la réformer, les Français l’ont jugé aussi nul que ses prédécesseurs. Notre pays est divisé, malade de son endettement et de l’effondrement de son industrie, mais il est parfaitement uni par l’anti-américanisme qui fait dire à cette pauvre dame quelque peu étourdie, « l’Amérique c’est la misère ».
        Il y a 14 % de « pauvres » en France, selon l’INSEE, 15 % aux Etats-Unis. Le seuil de pauvreté est de 25 000 dollars par an pour une foyer de quatre personnes aux Etats-Unis et de 30 000 euros par an pour la même famille en France. Des chiffres meilleurs en France mais comparables à ceux des Etats-Unis. Cela ne fait pas de l’Amérique un pays misérable ni la France un pays merveilleux.. Je n’ai pas visité les Appalaches où croupissent les anciens mineurs. Pas plus que les réserves indiennes, mais partout où je vais, je vois des millions de gens vivant dans des maisons luxueuses ou des appartements haut de gamme, propriétaires de voitures de luxe. Certes cela souligne des inégalités que je ne nie pas. Mais cela aussi montre une richesse, donc une réserve de puissance inégalable.Ce qui est sûr en tout cas, c’est que dire que l’Amérique c’est à peu près le Congo est parfaitement mensonger et ne rend pas compte de la réalité. D’ailleurs, ce que je trouve surprenant, c’est que je doive l’expliquer pour me justifier. Seriez-vous assez compatissant pour me laisse me reposer et voter ce week end ? Je vous remercie par avance de votre compréhension.
        R.L.

        • Michel de Guibert dit :

          Merci pour votre longue réponse circonstanciée ; maintenant reposez-vous et votez bien dimanche… et faites-nous un bel article lundi que je lirai comme toujours avec intérêt même et surtout si je ne suis pas d’accord sur tout !

  2. liberty8 dit :

    Les Allemands dans leur grande majorité ont soutenu Hitler, les Italiens Mussolini, les Français Pétain, et l’histoire n’est qu’une longue suite de dictateurs, d’ignominies, de génocides en tout genre.
    Que 40 % des Français soient pour les extrêmes et la révolution rouge ou brune, ne m’étonne pas du tout. Pas plus qu’après ce débat répugnant, 38 % des Français soutiennent encore Le Pen.
    L’humanité n’est qu’un maillon du règne animal, de la loi du plus fort, de celui qui préfère manger au détriment de son voisin. Mais les animaux eux n’ont pas la conscience, on peut se demander où est passée la nôtre depuis longtemps.
    Ce qui m’apporte un peu de baume au cœur c’est les 60 % restants. Et pour l’instant, ils sont encore majoritaires dans ce pays

  3. phban dit :

    Bravo pour cet article lucide et salutaire. Merci en particulier de ne pas hésiter à remettre à sa place François Rufin, ce pseudo-justicier bouffi de suffisance et de mépris envers ceux qui ne portent pas ses œillères. Macron n’est même pas encore élu que ce prophète de malheur en appelle déjà à la haine.
    Et merci également de rétablir les ordres de grandeur concernant les USA qui, qu’on le veuille ou non, restent une immense démocratie.

  4. Num dit :

    Très belle tribune, très inspirée.
    Le dernier paragraphe est particulièrement bien senti.

  5. Antoine Martin dit :

    On s’étonne que « le Monde » ait laissé passer le texte de François Ruffin dans son édition de vendredi : texte typique des extrêmes par sa violence et son appel à un troisième tour dans la rue avec cette fois des violences physiques entr’aperçues lors des manifestations contre la loi travail.
    Il rappele les élucubrations d’un Céline dans « Bagatelle pour un massacre » et est finalement proche de l’introduction logorrhéique (les 3 premières minutes) de MLP lors du « débat » de mercredi soir .
    Remarque sur les Etats-Unis que j’ai beaucoup parcourus : éviter les highways et les centres des grandes villes ou l’impression est positive ; les petites routes (état souvent médiocre) nous emmenent dans des petites villes sinistrées ( les Appalaches comme vous l’évoquez ; les fin-fond du Texas ; les anciens fleurons de la métallurgie de l’Ohio ou de Pennsylvanie. Un papier récent du « Monde » (1er avril) soulignant le décès prématuré des blancs non diplomés de ces territoires par rapport à d’autres catégories sociales ; alcoolisme et inactivité ; mésusage des morphiniques .
    On ne nie pas par ailleurs vos propos mais Trump a sans doute été élu par ce groupe social.

    Réponse
    Vive la Chine où les inégalités n’existent pas !
    R. L.

    • Antoine Martin dit :

      Bof 400 millions de classe moyenne et le reste ( la campagne ) dans la misère sans compter les milliardaires souvent proches du PCC .

  6. JMB dit :

    Ce vendredi, au micro de France culture, le correspondant du New York Times à Paris, Adam Nossiter, s’étonnait du pessimisme français, reconnaissait les difficultés de vie de nombreux Français mais jugeait qu’elles seraient accrues pour ces classes sociales dans son pays.
    Je reçois régulièrement une demande de dons d’une ONG, Saint Joseph du Dakota. on y lit: “Les jeunes Sioux Iakotas en grande difficulté ont une lourde croix à porter. Je vous en prie, aidez ces enfants…à échapper à la spirale qui maintient tant d’amérindiens sioux lakotas dans une existence indigne. “
    Arte a diffusé récemment le film de Raoul Peck basé sur des écrits de James Baldwin “Je ne suis pas votre nègre”.
    Les États-Unis ne sont pas que cela, mais sont aussi cela.
    Tous les étasuniens n’ont pas la classe d’Obama.

    Réponse
    Je suis surpris par la discussion qu’a entraînée une simple incidence dans ce blog et qui va jusqu’à ignorer les nuances importantes que j’ai d’emblée apportées à ma réfutation d’un propos assimilant l’Amérique à la misère. J’ai moi-même signalé la souffrance des Indiens d’Amérique. Quant aux Noirs, le problème du racisme reste extrêmement vivace, mais ce n’était pas le sujet. Il y a du racisme aux Etats-Unis, il y en aussi en France et je crois pouvoir dire que s’il y avait autant de Noirs en France qu’il y en a en Amérique, le niveau de tolérance serait encore plus bas ici qu’il ne l’est là-bas, d’autant que les Noirs américains ont réussi à créer une classe moyenne impressionnante et aussi une classe supérieure, dans tous les secteurs d’activité. C’est d’ailleurs ce qui a valu à M. Trump d’être élu, car les « petits » blancs ne supportent pas le déclassement social.
    Les éléments ci-dessus mentionnés n’enlèvent rien à la prospérité globale des Etats-Unis, à la concentration de moyens financiers qu’on y trouve, à un degré de richesse qui se retrouve dans le niveau de vie général, mesuré en PIB national et en PIB per capita. J’ajoute que je ne comprends pas très bien cette contradiction hélas bien française où la dénonciation d’un impérialisme qui ne peut exister que grâce à la force économique s’accompagne d’un dénigrement permanent de la société américaine qui serait misérable. Ce dénigrement atteint maintenant l’Allemagne où la situation de quasi-plein emploi est considérée comme artificielle, alors que notre taux de chômage est le double de celui de l’Allemagne et plus du double de celui des Etats-Unis (autre mesure de la « misère »). Je termine en remarquant que la sollicitation de dons adressé à mon correspondant pour les Sioux n’est pas comparable à la centaine de sollicitations que je reçois moi-même chaque année d’organismes charitables français pour des Français démunis.
    R.L.

  7. christian Jullien dit :

    C J. Le problème évoqué par R Liscia n’est pas celui des USA riches ou pauvres, mais celui de l’Humanisme qui doit se dresser contre la haine de l’autre, celui qui n’a pas ma couleur de peau, ma religion ou tout simplement qui ne pense pas comme moi. Merci Mr Liscia de vous élever contre la haine entre les hommes

  8. Michel de Guibert dit :

    Oui, un discours de haine ne peut en aucun cas être une attitude politique responsable.

  9. DR JCA dit :

    Je m’apprêtais à voter par défaut pour M.MACRON mais son art d’avoir comme vous le dites opposé l’intelligence à la bêtise, la connaissance à l’ignorance , la compétence à l’incompétence etc…feront de mon bulletin une action plus sincère .Mais le chemin lui sera difficile..

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