Un déni de réalité

Philippe soutient Griveaux
(Photo AFP)

Une partie de l’opinion publique, celle qui est défavorable au président Macron et dont le poids n’est nullement négligeable, croit déceler dans les résultats du premier tour des législatives, et dans ce que l’on peut attendre du second, une forme d’injustice si criante qu’elle remettrait en cause le mode de scrutin.

NOUS AVONS déjà disserté sur le scrutin majoritaire à deux tours, qui, en l’occurrence, a transformé en triomphe le succès de la République en marche. Emmanuel Macron lui-même s’est engagé à introduire une dose de proportionnelle dans le système électoral. Mais il ne faut pas s’y tromper : ce sont en général les battus qui réclament la proportionnelle, pas les vainqueurs. Si un vote ultérieur rendait des élus au PS, à LR et au FN, ils ne se précipiteraient pas pour réformer le scrutin. Pour ma part, je pense que le scrutin majoritaire nous défend collectivement contre les extrêmes. On peut y voir une injustice, dès lors que, pour prendre un exemple, un parti comme le Front, qui obtient des millions de suffrages, risque de se retrouver avec moins de cinq députés. Cependant, la vraie raison du déclin de LR, du PS et du FN, c’est la brusque chute de leur popularité. Les électeurs, tout simplement, n’ont pas voté en leur faveur dans les proportions qu’ils espéraient. Mais ils ne sont déçus que par rapport à leurs attentes. Tout indiquait, avant la présidentielle, que se préparait un énorme changement du paysage politique.

Donner une chance à Macron.

L’abstention, nous dit-on de partout, reste préoccupante. Paresse, lassitude, fatigue intellectuelle ou morale, des millions d’électeurs ont boudé les urnes. Mais pas ceux de la REM, très motivés, convaincus qu’ils se lancent dans une aventure inédite et qui croient d’autant plus à une nouvelle façon de gouverner et de légiférer qu’ils vont s’emparer eux-mêmes de cette méthode novatrice. En revanche, l’idée selon laquelle les abstentionnistes auraient forcément voté pour les perdants est complètement illusoire. On peut croire que le refus de se rendre aux urnes correspond à une défiance à l’égard de M. Macron, mais on ne dispose d’aucun élément pour le prouver. Et une idée en valant une autre, il n’est pas interdit d’imaginer que les abstentionnistes ne sont pas seulement déçus par le parti qui avait leur faveur. Ils n’ont pas voulu apporter leurs suffrages à la REM, mais elle leur inspire infiniment moins d’hostilité qu’on le prétend. C’est leur façon de donner une chance à une gouvernance différente.

Un triomphe, c’est louche.

La meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que personne ne semble croire à un comeback de LR, du PS et du FN. Personne ne pense sincèrement que, saisis par l’urgence ou la panique à l’idée de confier tant de pouvoirs à une seule formation, les électeurs retourneront dimanche aux urnes pour rééquilibrer la composition de l’Assemblée. Je fais partie de ceux qui encouragent les électeurs sans exception aucune à voter dimanche. M. Macron n’a pas besoin de 400 députés ou plus, la majorité absolue de 289 lui suffit. C’est celle qui a permis au PS de gouverner pendant les cinq années écoulées, avec les résultats que l’on sait, mais nul n’a jamais contesté la légitimité du pouvoir socialiste. L’amertume, le dépit, le refus de perdre conduisent au déni de réalité auquel nous assistons. M. Macron obtient un triomphe, c’est louche. Et, tout à coup, le système inventé par le général de Gaulle, accepté pendant 59 ans, devient insupportable. La droite gaulliste ose critiquer la forme de scrutin qu’elle a inventée et dont elle s’est toujours accommodée. C’est une contradiction peu propice à une réforme électorale.

RICHARD LISCIA

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5 Responses to Un déni de réalité

  1. Henri Barroin dit :

    Que pensent ceux, qui trouvent le mode de scrutin actuel antidémocratique, de la plus vieille démocratie européenne, je veux parler de la Grande-Bretagne, qui fonctionne pas si mal avec un scrutin majoritaire à un tour?
    Alors, pour ma part, je suis contre toute forme de proportionnelle pour les élections législatives, mais je suis pour, en ce qui concerne les élections locales.

  2. JB dit :

    Comme cela est évoqué dans le début de ce blog, le gouvernement prévoit d’introduire une dose de proportionnelle pour les prochaines élections. Deux réflexions :
    — il y a des dossiers beaucoup plus urgents pour le moment et présenter rapidement un projet sur ce sujet serait une erreur stratégique. Quel que soit le pourcentage de dose de proportionnelle, il ne conviendra jamais à l’opposition…tous les partis d’opposition monteront au front profitant de l’occasion pour dénoncer un soi-disant scandale.
    — il faut espérer que les journalistes, les professeurs d’histoire et peut-être certaines personnalités politiques, expliqueront aux jeunes électeurs (et peut-être à d’autres) que le scrutin avec une véritable proportionnelle existait déjà sous la IVe république, permettant des coalitions en rafale avec chute à répétition (et en quelques semaines) des gouvernements successifs. Il faut absolument que les électeurs comprennent pourquoi seule une petite dose de proportionnelle est possible.

    Réponse
    Comme cela a été écrit dans ce blog, qui ne semble pas avoir été lu, le gouvernement ne procèdera pas avant 2018 à une réforme du scrutin qui sera associée à une réduction du nombre de députés. La réforme sera donc mûrement réfléchie. De la même manière, ce blog a indiqué à plusieurs reprises que l’introduction d’une dose exagérée de proportionnelle se traduirait par le retour à la IVè république et au régime des partis.
    R.L.

    • JB7 dit :

      Mea culpa, l’information que le gouvernement ne procèderait pas à cette réforme avant 2018 m’ a totalement échappé. Par ailleurs, François de Rugy était interviewé il y a quelques jours par 3 ou 4 journalistes (dont une du journal Le Monde), qui ont essayé à tout prix de lui faire dire quel serait le pourcentage de dose de proportionnelle ….Merci à vous de m’avoir rassuré sur la date.
      C’est exact, vous avez déjà indiqué à plusieurs reprises qu’un pourcentage trop élevé de proportionnelle se traduirait par un retour à la IVe république, mais là n’était pas mon propos. Le problème est le suivant : un pourcentage très important des électeurs de moins de 30 ans ne connait presque rien de la IVe république (idem pour les lycéens qui seront en âge de voter en 2022) . Lorsque le projet de réforme du scrutin sera discuté à l’assemblée, nous disposerons d’une belle opportunité pour qu’ils en apprennent beaucoup plus sur les risques d’une véritable proportionnelle. Les journalistes n’étaient pas dénigrés dans mes propos, au contraire, ils sont les mieux placés et les plus efficaces pour expliquer ce problème politique aux nouvelles générations d’électeurs.

      • Michel de Guibert dit :

        Même différée en 2018 ou à la fin du quinquennat, et même si ce mode de scrutin était plus équitable, l’introduction d’une « dose de proportionnelle » serait contraire à l’esprit de la Vème République.
        Les vaincus le réclament quand ils ont perdu, Macron voudrait-il le faire pour atténuer sa défaite en 2022 ?

        Réponse
        On vit d’espoir : vous avez cinq ans pour digérer sa victoire. Mais que ferez-vous s’il est réélu ?
        R.L.

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