Simone Veil, figure irremplaçable

Une très grande humaniste
(Photo AFP)

La mort de Simone Veil est une perte pour la France et pour l’Europe.

PEU DE NOS concitoyens auront entendu l’annonce du décès de Simone Veil, à presque quatre-vingt dix ans, sans ressentir un chagrin sincère. Et pourtant, elle n’a pas toujours été populaire. Son parcours, humain et politique, fut jalonnée d’épreuves indicibles et de difficultés presque insurmontables. Non sans une grâce remarquable, elle les a toutes dépassées, prouvant de la sorte que, au-delà des souffrances qui lui furent infligées, et qui auraient suffi à faire d’elle une femme d’exception, le combat qui lui permit de les vaincre forgea une âme d’acier. Ce mélange de féminité (Simone Veil était très belle) et de force de caractère (un caractère dont il valait mieux s’épargner les foudres) explique probablement ce qu’il y a d’unique dans son destin : victime de la barbarie nazie, elle en réchappa par miracle ; loin d’accabler ses bourreaux, elle conçut dès la fin de la guerre l’idée que seule la construction de l’Europe viendrait à bout de ses guerres dévastatrices ; étudiante sérieuse, elle fit du droit la seule arme qu’elle utilisa dans les batailles verbales qu’elle dut conduire, à l’Assemblée nationale, contre d’impitoyables détracteurs.

La cause européenne.

Le projet de loi sur l’IVG, baril de poudre que Giscard lui confia avec pré-science mais non sans une discrète cruauté, lui valut, à elle qui vit sa mère mourir dans ses bras dans un camp de la mort, une épreuve presque aussi terrible. Menaces de mort, insultes, et surtout cette épouvantable accusation selon laquelle l’IVG ne pouvait être soutenue que par une « nazie ». Par une perverse inversion des valeurs, on la renvoyait à son passé dans le rôle de bourreau, elle qui n’y avait été que victime. À ce déluge de haine, elle a toujours riposté par une calme dignité. La vulgarité de ses ennemis glissait sur elle comme sur une surface imperméable, bien qu’elle ne pût, au moins une fois, retenir ses larmes. Si la loi a été adoptée, c’est probablement parce qu’elle avait su opposer tant de tranquille assurance à des députés dévoyés par leur excessif ressentiment.
Il me semble que l’on n’a pas assez loué la lucidité politique de Simone Veil. Au moment où Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon vouent l’Union européenne aux gémonies, son exemple nous rappelle pourquoi l’Europe est tellement indispensable à notre avenir, pourquoi elle nous protège, souvent contre nous-mêmes, contre nos passions et nos intolérances, pourquoi la perspective de sa destruction serait un malheur historique. Ce n’est pas un hasard si Simone Veil a préféré être la première présidente du Parlement européen plutôt que Premier ministre ou, qui sait, présidente de la République. L’union, la réconciliation franco-allemande, l’intégration de nouveaux pays étaient à ses yeux des actions d’importance vitale, bien plus importantes qu’une gestion de la France qu’elle aurait envisagée à la manière de Mendès France, c’est-à-dire en refusant tout compromis. Elle détestait tant la cuisine politique qu’elle renonça souvent à des promotions prestigieuses.

Mère Courage.

Faut-il rappeler l’extraordinaire simplicité de cette femme, qui ne négligeait nullement son rôle d’épouse et de mère, et aimait les grands dîners d’une famille nombreuse, avec enfants et petits-enfants, tous attablés autour de leur mère Courage ? Dignité, luminosité du regard et des idées, formidable articulation du raisonnement et, surtout, ce calme olympien, cette distinction dans le discours, ce refus obstiné de la violence meurtrière des mots, voilà ce qui faisait Simone Veil, voilà ce qui explique qu’elle ait été ministre, présidente du Parlement européen et académicienne, toutes fonctions à très forte charge symbolique, puisque c’est malgré son passé de déportée juive qu’elle les a occupées. Qui de mieux que Simone Veil, en effet, pour hâter l’unité européenne, qui de mieux qu’elle, la féministe discrète, pour libérer les femmes de contraintes archaïques, qui de mieux qu’elle pour rassurer l’Allemagne, qui lui a fait tant de mal, à elle et aux siens, mais qu’elle a refusé, non sans magnanimité, de culpabiliser indéfiniment ? Comment ne pas voir en elle ce magnifique élan pacifique et humaniste qui commence maintenant à nous faire défaut, à nous, Français, Européens et Occidentaux ? Et surtout comment ne pas voir que, par son seul profil, sa culture, ses compétences, cette citoyenne française de premier plan ridiculise et écrase l’antisémitisme ?

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 Responses to Simone Veil, figure irremplaçable

  1. phban dit :

    Bel article en hommage à une femme exemplaire.

  2. MARLAND dit :

    Oui, un très bel article pour une très grande dame toute simple.

  3. Michel de Guibert dit :

    Dans les multiples hommages à Simone Veil, on sait moins, ou on oublie de rappeler, que Simone Veil a participé à la « Manif pour tous » du 12 janvier 2013 contre l’ouverture du mariage aux couples de personnes du même sexe, au bras de son époux Antoine Veil.

    Réponse
    On le savait, on n’a pas toujours jugé utile de le rappeler. Simone Veil n’a jamais été une femme politique de gauche et ce serait un gros contre-sens de le croire.
    R.L.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.