Turquie : les libertés supprimées

Manifestation turque en faveur des journalistes
(Photo AFP)

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, a riposté à une tentative ratée de coup d’État militaire l’année dernière par une répression sans précédent qui a éliminé des dizaines de milliers de fonctionnaires, jeté en prison des milliers de citoyens turcs considérés comme des personnes favorables au putsch, et liquide lentement ce qu’il reste de presse libre en Turquie.

DIX-SEPT journalistes du quotidien Cumuhuryiet, un des journaux les plus lus de Turquie, subissent en ce moment un simulacre de procès. Ils risquent jusqu’à 43 ans de prison. Leur crime ? Ils croyaient pouvoir dire la vérité. Tous leurs droits sont bafoués. Leurs avocats n’ont pas accès au dossier, ils ne sont pas autorisés à étayer leur cas par les notes qu’ils ont accumulées, tout est fait pour que seule la thèse de l’accusation soit entendue dans l’enceinte du palais de justice de Caglayan. Le putsch, où Erdogan a failli laisser sa vie ou au moins sa liberté, l’a rendu paranoïaque : il voit des ennemis partout et il est convaincu qu’un Turc, naguère son allié, Fehtullah Gülen, exilé aux États-Unis, est à l’origine du complot manqué. Comme le gouvernement américain refuse de lui livrer M. Gülen, Erdogan voit en l’Amérique un des participants au coup d’État, ce que rien ne vérifie. Cent-cinquante organes de presse divers ont été fermés en un an et plus de 160 journalistes sont en prison.

Fort soutien populaire.

Pour le moment, Erdogan bénéficie d’un fort soutien populaire, même si l’opposition réussit à rassembler des foules de plus en plus importantes contre des mesures autoritaires qui sont en train d’achever ce qu’il reste de liberté en Turquie. Il veut jouer un rôle essentiel dans le monde musulman et, tout en combattant le régime syrien, il s’oppose aux Kurdes, forte minorité installée dans le sud-est de la Turquie, qui en Irak et en Syrie, est soutenue par les Occidentaux. Ce que Erdogan fait à ses concitoyens n’est pas encore comparable à sa haine des Kurdes, dont les revendications croissantes et quelques succès militaires en Irak et en Syrie ont renforcé le nationalisme. En Irak, ils ont formé une entité dans le nord du pays, où ils vivent une vie paisible et prospère. Le président turc voit en eux une force qui menace l’unité de son pays et il ne pense qu’à les éliminer.
Mais, théoriquement, Recep Erdogan est censé être un allié des Occidentaux car la Turquie est membre de l’OTAN et a accordé aux Américains la base importante d’Incirlik. Il ne serait pas faux de dire que ces très anciens arrangements avec l’OTAN et les États-Unis commencent à être caducs, tant le régime turc a évolué vers une forme de dictature en totale contradiction avec les principes occidentaux. De la même manière, l’espoir de la Turquie de rejoindre un jour l’Union européenne a peu de chances de se concrétiser.

Un Kemal islamiste.

M. Erdogan a choisi plutôt d’adopter un type de régime incompatible avec les « valeurs » européennes. Porté jusqu’à présent par une incontestable croissance économique qui a fait de son parti, l’AKP, une formation disposant de la majorité absolue, et de lui-même un leader sans rival, il est devenu allergique à toute forme d’opposition et s’appuie sur une propagande inlassable pour stimuler, au sein du peuple turc, une vive aversion contre toutes les formes d’occidentalisation. C’est une sorte de Kemal Atatürk à l’envers. Son prédécesseur lointain avait modernisé et laïcisé la Turquie, Erdogan en fait de nouveau une puissance religieuse qui, dans son esprit, doit servir de phare aux pays musulmans.
Si les États-Unis éprouvent beaucoup de mal à se séparer de la Turquie et surtout de leur base d’Incirlik, l’Union européenne n’a aucune envie de passer des compromis avec une dictature naissante dont l’action politique est jalonnée de provocations quotidiennes. M. Erdogan ne semble pas mesurer, dans l’ivresse du pouvoir absolu qu’il est en train de se forger, les conséquences économiques et politiques dommageables qui ne manqueront pas de se faire sentir dans les années qui viennent. Tant d’absolutisme dans un pays ouvert à tous les courants de pensée, qui dispose d’une presse objective, d’intellectuels remarquables, conduira nécessairement à une désaffection des Turcs, qui préfèreront alors le retour de la démocratie.

RICHARD LISCIA

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One Response to Turquie : les libertés supprimées

  1. Michel de Guibert dit :

    Erdogan est largement minoritaire dans la partie de la Turquie la plus développée, notamment à Istanbul et à Izmir.

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