Espagne : la stratégie de Rajoy

Rajoy annonce les élections en Catalogne
(Photo AFP)

En convoquant des élections pour le 21 décembre, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, espère empêcher l’indépendance de la Catalogne par les moyens du droit. Mais l’issue du scrutin est incertaine.

LE CHEF du gouvernement de Madrid semble avoir renoncé à utiliser la force, au moins pour le moment, en se cantonnant exclusivement à l’application du droit. Le recours à l’article 155 de la Constitution, considéré comme un coup de force par les indépendantistes catalans, relève certes de la contrainte car il n’a jamais été appliqué jusqu’à présent. Mais, non sans une certaine habileté, M. Rajoy a réussi à remettre la crise entre Madrid et Barcelone dans le giron de la loi. À écouter les débats entre unionistes et indépendantistes, on est forcé de relever la part de mauvaise foi de ces derniers. Le vote de l’Assemblée catalane qui a permis à Carles Puidgemont d’annoncer l’indépendance de la Catalogne n’a pas été celui d’une majorité. Sur les 135 élus qui composent l’Assemblée, 73 n’ont pas participé au vote, 10 ont voté non, deux se sont abstenus et ce sont au total une soixantaine de députés qui ont voté oui. Comme disait la droite française pour d’autres circonstances, le quorum n’a pas été atteint.

Une manifestation unioniste.

M. Puidgemont, dans la foulée, a organisé le référendum dans des conditions burlesques, avec des urnes non cadenassées, aucun contrôle de l’identité des votants et dans une atmosphère si propice à la confusion que la plupart des unionistes n’ont pas voté. Les indépendantistes, depuis le début de la crise, ont favorisé un climat qui excluait du débat ceux des Catalans qui restent fidèles au pouvoir central. Pour la consultation, aucun règlement précis n’a été adopté. Non seulement, elle bafouait les droits constitutionnels, mais tout a été fait pour que le résultat satisfasse les indépendantistes. L’autre habileté de Rajoy, c’est d’avoir réveillé la conscience politique des unionistes de Catalogne, qui ont finalement organisé une manifestation comparable en nombre à celle des indépendantistes. Or une indépendance ne peut exister que si elle est reconnue, non seulement par le pays dont le nouvel État se détache, mais par la plupart des États du monde. Ce n’est pas le cas. À ce jour, aucune capitale n’a reconnu l’État catalan, qui n’existe donc que dans la tête des indépendantistes.
Beaucoup d’observateurs insistent sur la nécessité du dialogue entre Barcelone et Madrid. Mais M. Rajoy ne peut pas négocier après que M. Puidgemont, dont on note la fragilité politique personnelle, l’a mis devant le fait accompli. Négocier, c’est déjà reconnaître l’État catalan. Le chef du gouvernement espagnol essaie donc de démontrer que, dans le cadre d’élections sérieuses, légitimes et contrôlées, les Catalans prouveront qu’ils ne sont pas majoritairement indépendantistes. Il s’agit d’un pari risqué, car, selon un sondage, l’élection de la nouvelle Assemblée ferait apparaître une faible majorité en faveur de l’indépendance.

Risques immenses.

D’aucuns, comme Florian Philippot, dénoncent le rôle de l’Europe qui, depuis qu’elle existe, n’a cessé de favoriser le régionalisme. C’est vrai. Mais le régionalisme européen n’est pas autre chose qu’une forme avancée de la décentralisation. C’est la décentralisation poussée de l’Espagne qui a fait de la Catalogne la région plutôt prospère et dynamique qu’elle est devenue. C’est l’Union européenne qui l’a transformée et modernisée. De là à créer une frontière avec le reste de l’Espagne, il y a un pas désastreux à ne pas franchir. L’UE a déjà prévenu la Catalogne, comme elle l’a déjà fait pour l’Écosse, que son affranchissement de l’Espagne ne lui permettrait pas de maintenir son appartenance à l’Europe. Si donc il y a un avantage dans l’élection du 21 décembre, c’est peut-être parce qu’elle offre 7 à 8 semaines de réflexion. Les indépendantistes doivent se rendre compte qu’arracher l’indépendance avec une majorité simple est contraire aux voeux de la moitié des Catalans. Que les conséquences économiques, sociales et géopolitiques de leur démarche sont catastrophiques. Qu’ils se sont auto-persuadés de leur bon droit, non sans arrogance et égoïsme. Qu’ils exagèrent les reproches qu’ils font au pouvoir central. Qu’ils font des rappels historiques sans signification. Oui, la Catalogne fut une nation, oui elle a une langue. Mais le morcellement des États européens est anachronique, le développement d’une région est parfaitement compatible avec la construction européenne et, dans la lutte contre le franquisme, les Républicains n’étaient pas tous des Catalans. Ils ont inventé leur cause de toutes pièces et, pour la faire triompher, ils sont prêts à prendre des risques immenses.

RICHARD LISCIA

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7 Responses to Espagne : la stratégie de Rajoy

  1. Num dit :

    « Il s’agit d’un pari risqué, car, selon un sondage, l’élection de la nouvelle Assemblée ferait apparaître une faible majorité en faveur de l’indépendance. »
    Si on parle bien du même sondage publié hier, il s’agit au contraire d’une faible majorité en faveur de la NON-indépendance.
    Réponse
    Le sondage est daté de vendredi dernier. Il donne 49,9 % des voix à la coalition des indépendantistes et la majorité absolue en sièges : 73 à 75 sièges sur 135, la majorité se situant à 68 élus.

    R.L.

    • Michel de Guibert dit :

      Il me semble au contraire, quoi qu’en dise ce sondage, que les indépendantistes catalans, très divisés entre eux, seront balayés aux prochaines élections.
      Le risque me paraît être plutôt que les indépendantistes refusent de participer à ces élections au motif qu’elles seront organisées par Madrid.

    • Num dit :

      OK. J’avais lu ceci:
      Catalogne : les indépendantistes battus en cas d’élections selon un sondage
      Les indépendantistes perdraient la majorité absolue au Parlement de Catalogne, en cas d’élection régionales, selon un sondage publié ce dimanche.
      Selon une enquête de Sigma Dos pour le journal El Mundo (hostile à l’indépendance de la Catalogne), la date du 21 décembre retenue par le gouvernement espagnol pour des élections régionales anticipées en Catalogne pourrait mettre fin aux véléités séparatistes de la région.
      Ce sondage pronostique une courte victoire des partis anti-indépendantistes, avec 43,4% des voix contre 42,5% des voix aux partis indépendantistes. Ces derniers feraient élire 65 députés, trois de moins que la majorité absolue fixée à 68 députés, et sept de moins que leur nombre actuel.
      En 2015, les partis pro-indépendances avaient récolté 47,7% des suffrages, rappelle le jorunal.
      Ce sondage a été réalisé auprès de 1000 personnes entre lundi et jeudi, avant l’adoption par le Parlement catalan d’une déclaration d’indépendance et la mise sous tutelle de la région par Madrid.

  2. Michel de Guibert dit :

    « Aucune capitale n’a reconnu l’État catalan »… il me semble que le Kosovo a reconnu l’Etat catalan ; c’est du reste piquant car l’indépendance du Kosovo, province serbe dont la reconnaissance hâtive par bon nombre d’Etats européens comme Etat indépendant a causé beaucoup de dégâts, n’a jamais été reconnue par l’Espagne.

    Réponse
    Le Kosovo et le Venezuela, qui ont affiché leur intention, mais ne peuvent pas la traduire en droit. On imagine facilement leurs arrière-pensées. En réalité, aucun pays sérieux, si vous préférez, n’a l’intention de reconnaître la Catalogne.
    R.L.

  3. Dr y.Jamois dit :

    Le choix du 21 décembre est important car il correspond au délai minimum prévu par la Constitution qui est de 54 jours après la dissolution de l’Assemblée. Rajoy veut ainsi prouver qu’il tient à un retour le plus rapide possible à une autonomie légale. Quand on parle de discussion entre Madrid et le gouvernement catalan, il faut aussi savoir que Rajoy a toujours dit qu’il était prêt à recevoir Puigdemont, mais dans le cadre de la légalité. Enfin il faut effectivement que ceux qui pensent voter pour des partis indépendentistes réfléchissent aux manipulations, mensonges, non-respect des règles démocratiques pratiqués par ceux-ci et aux conséquences. Qu’ils arrêtent de se croire les victimes de Madrid.

  4. the ziquet dit :

    Mais qu’ils soient indépendants !
    Je ne leur donne pas plus de trois ans avant que leur économie ne s’effondre.
    Si j’étais de Madrid, je donnerais cette indépendance, mais une indépendance totale et pas que financière. Ils veulent l’indépendance juste pour l’argent.
    Madrid doit donner l’exemple indépendance totale pour toute les autres régions qui veulent être seules (Angleterre, Écosse, Flandre, Asace, Savoie, Bretagne, Pays basque, Corse, etc..).
    Et qu’ils s’organisent seuls pour l’armée, la santé, l’éducation, les routes, les douanes, le chemin de fer, la police.
    Ainsi vont-ils vite se rendre compte qu’ils ont besoin des autres pour vivre.

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