La Corse prend le large

Talamoni et Orsini
(Photo AFP)

La victoire de la coalition nationaliste aux élections corses est sans appel : 43,36 % des suffrages.  La seule réserve possible est dictée par l’abstention, près de 48 %, qui semble montrer qu’au « dégagisme » s’ajoute une méfiance à l’égard de l’aventure indépendantiste.

CEPENDANT, le rassemblement des partisans de Jean-Guy Talamoni (indépendantiste), et de Gilles Simeoni (autonomiste) distance de très loin la droite régionaliste (près de 15 %), les Républicains (11,77), la République en marche (11,26), la Corse insoumise, soutenue par le Parti communiste mais pas par Jean-Luc Mélenchon (5,68) et le Front national (3,28). L’idée de créer une coalition mêlant les indépendantistes aux autonomistes a porté ses fruits, en ce sens qu’elle a rassuré ceux des électeurs qui ne veulent pas larguer les amarres avec la métropole. Mais il faut ne se faire aucune illusion : quand M. Talamoni déclare que la Corse ne sera pas prête pour l’indépendance avant 10 ou 15 ans, ce qui compte, c’est qu’il la prévoit et s’y emploie. Les deux leaders de la coalition ont d’ailleurs demandé l’ouverture immédiate de négociations avec le gouvernement.

Rendez-vous dimanche prochain.

Il y a désormais une seule collectivité territoriale qui réunit les deux anciens départements et qui est représentée par une assemblée comptant 63 élus. Le scrutin prévoyant un second tour, on imagine que la coalition va renforcer sa victoire dimanche prochain et qu’elle dominera la nouvelle assemblée. A quoi ce succès des nationalistes peut-il être attribué ? Il y a deux ans, le FLNC déposait les armes et les actes de violence politique ont cessé. En échange de quoi, la métropole a accepté de faire de la Corse l’entité qu’elle est déjà géographiquement. La longue histoire des provocations , des règlements de comptes, des attaques, de l’exécution en pleine rue du préfet Claude Érignac en février 1998, de l’omertà, des défis adressés au pouvoir central par des irrédentistes ultra-minoritaires, a créé une incompréhension profonde entre les nationalistes corses d’une part, le reste de la population corse et la métropole d’autre part. Le conflit entre ces deux groupes a créé une double lassitude : celle des gouvernements français qui s’échinent depuis des décennies sur ce problème insoluble  et celle de la population corse dans son ensemble, pas vraiment heureuse du climat qui régnait jusqu’en 2015 dans l’île de Beauté, pas toujours fière d’une jeunesse excessive, pas convaincue que, sur le plan économique, la Corse est capable de vivre avec ses moyens.

La notion de patrie corse.

Car la Corse n’est pas la Catalogne. Elle n’en a ni le nombre d’habitants, ni la prospérité, ni les capacités industrielles. Elle bénéficie d’une fiscalité très privilégiée. Elle reçoit une aide substantielle de l’État. Mais le taux de chômage y est de 11 %, soit un point et demi de plus qu’en métropole et 19 % de la population se situe sous le seuil de pauvreté (cinq points de plus). Les conflits violents avec le pouvoir central ont sans doute pesé sur le sous-développement corse. Mais c’est au nom de ces difficultés économiques et sociales que les nationalistes revendiquent l’indépendance, même si la notion de patrie corse remonte à la fin du XVIIIè siècle, avec Pascal Paoli. Il est donc à la fois difficile d’ignorer des aspirations corses qui remontent à plus de deux siècles et d’imaginer comment une Corse indépendante pourrait atteindre ce plein développement que promettent les nationalistes à un électorat lui-même partiellement sceptique. L’abstentionnisme d’hier semble montrer que les Corses observent les changements apportés par la réunification de l’île et par la poussée nationaliste avec un peu de fatalisme et même d’indifférence. Pour la première fois, en tout cas, l’indépendantisme ne fait plus peur, bien qu’il pose des problèmes parfois comparables à ceux de la Catalogne : une Corse totalement livrée à elle-même devrait négocier sa réinsertion dans l’Union européenne. Il y a quelques semaines, M. Talamoni parlait de la France comme d’ « une puissance amie », ce qui a semblé choquant à ceux qui l’écoutaient, mais qui, dans vingt ans, pourrait bien être accepté.

RICHARD LISCIA

 

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2 Responses to La Corse prend le large

  1. mathieu dit :

    Nationalisme, souverainisme, rejet de l’immigrant, repli dans ses frontières, identité et préférence nationale, sont les thèmes fondateurs des droites dures ou extrêmes, et à ce titre assez universellement stigmatisés et combattus per les « gens de raison ». Les courants – et électeurs – indépendantistes régionaux ne « courent » pas après d’autres aspirations, mais bénéficient, eux, d’une grande clémence médiatique et d’un regard de complaisante sympathie..!

    • Num dit :

      Tout à fait exact.
      Le programme des nationalistes corses est juste celui du FN appliqué à l’échelle territoriale (et va même plus loin sur bien des aspects). Mais étonnamment, personne ne les traite de fascistes.

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