Dassault : mort d’un patron

Un homme sûr de lui
(Photo AFP)

Non seulement Serge Dassault, poursuivant l’oeuvre de son père, a fait de son entreprise un fleuron de l’industrie aéronautique mondiale, mais il fut aussi un grand patron de presse qui a pleinement réussi, dans un contexte défavorable, l’épanouissement du « Figaro ».

LA VARIÉTÉ  des activités  de Serge Dassault, mort hier à 93 ans, témoigne de son éclectisme. Conscient de sa puissance et de ses moyens financiers, il pensait que rien n’était hors de sa portée. Il exerçait le pouvoir avec une confiance en lui-même et plus particulièrement en ses propres idées, souvent originales et même iconoclastes, qui l’a parfois conduit à des actes répréhensibles suivis d’une sanction judiciaire. Industriel émérite,  patron de presse, il fallait aussi qu’il jouât un rôle en politique. Il était gaulliste, ce qui, compte tenu de son pouvoir industriel et de la relation stratégique que l’aéronautique a logiquement nouée avec l’État, lui assurait un siège aux instances supérieures de l’UMP. Mais il a su aussi exprimer sa gratitude à François Hollande, le président qui, grâce aux talents de VRP de Jean-Yves Le Drian, a su enfin vendre le « Rafale » à l’étranger. Il n’était pas sectaire.

Un cynisme enfantin.

Et il était libéral, non sans quelque outrance. On cite souvent ses propos sur les grèves, qu’il jugeait inutiles, dangereuses et faites pour plonger le pays dans l’anarchie. Je l’ai entendu aussi stigmatiser les syndicats, organisations qu’il a toujours vilipendées. Il croyait que les entreprises savent mieux que quiconque ce que qui est bon pour leurs salariés. Dans ses propos, il simplifiait les rapports sociaux, persuadé d’avoir réussi grâce à des méthodes qu’il voulait rendre universelles, sans paraître se douter que, lorsqu’une affaire ne marche pas, il est logique que les employés défendent leurs intérêts. Il avait une sorte de cynisme enfantin dans les manières et dans le discours, une arrogance dépourvue d’agressivité, une philosophie nourrie à la baraka, car il était lui-même le meilleur exemple du patron qui veille sur ses gains mais aussi sur le bien-être de ses subalternes.

Drôle de politicien.

C’est de la même façon qu’il a abordé la politique. Étant un industriel puissant et un patron de presse, il lui semblait logique qu’il fût aussi député ou sénateur. Son fief était l’Essonne, Corbeil en particulier, où lorsque son aura commença à s’assombrir, il allait, billets de banque en poche, acheter des suffrages, notamment dans les endroits les plus pauvres où cette manne complètement inattendue pouvait faire des miracles. Il a donc fallu que, en dépit de sa popularité personnelle et du respect que ses succès de tous ordres inspiraient, la justice intervînt, le sanctionnât et le rendît inéligible pendant un an. Au moment où il disparait, on a oublié ses démêlés, à la fois graves et grotesques, avec la justice. On s’est toujours demandé ce qu’il allait faire dans cette galère. C’était un personnage assez sûr de lui pour estimer que rien ne pouvait lui résister et qu’il méritait tellement d’être élu, compte tenu du rôle essentiel qu’il jouait dans le pays, qu’il  avait le « droit » de gagner quelques voix en les payant.

Cette étrange démesure, chez un homme qui n’avait plus rien à prouver à personne mais qui, au soir de sa vie, n’acceptait pas de perdre une bataille politique, exprime peut-être la ténacité qui lui a permis de développer ses entreprises. La presse, aujourd’hui comme hier, dépend du capital qu’elle consomme avec voracité. Les journaux financés par Dassault ont certes tenu compte de ses désidérata, mais sans lui, « le  Figaro » n’aurait peut-être pas survécu. L’histoire des patrons qui s’offrent une « danseuse », c’est-à-dire un journal, est pleine de cette terrible contradiction entre, d’une part, le désir des journalistes de n’obéir qu’à leur conscience et à la vérité, et d’autre part la nécessité, pour celui qui les paie, de ne pas être victime de leurs écrits. Ce qui souligne l’immense vertu des patrons qui, tout en assurant la prospérité d’un journal, n’interviennent jamais dans son contenu. Je tiens à ajouter que l’auteur de ces lignes écrit ici en toute liberté.

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

One Response to Dassault : mort d’un patron

  1. chretien dit :

    Excellent portrait toujours avec beaucoup de tact et d’objectivité mais je pense qu’il faut surtout retenir l’entrepreneur exceptionnel de la lignée des Lagardère, Bouygues ….plus récemment Arnauld.
    Et n’oublions pas (surtout nous) les nombreux professeurs de médecine de notre génération les J. Bernard, Hamburger, Cabrol et, de nos jours, les Lantieri et Manigod qui honorent la France .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.