La manière forte

Déjà en action
(Photo AFP)

Le gouvernement a montré qu’il prenait le mouvement des gilets jaunes au sérieux lorsque Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, a annoncé qu’il empêcherait tout blocage important des routes. Emmanuel Macron n’a pas donné d’autre choix à son ministre dès lors qu’il refuse de supprimer la hausse des taxes sur les carburants prévue pour le budget de 2019.

LE MOUVEMENT anti-taxes rassemble de larges foules, il est spontané, il refuse d’être récupéré par les partis politiques, ce qui est logique : il ne peut réussir que s’il n’apparaît pas comme inféodé à un ou plusieurs partis politiques. Puissant, indépendant, déterminé, il rassemble néanmoins des « pestiférés » : ni les syndicats, ni les partis n’ont vraiment voulu engager leurs organisations dans la révolte. Ou bien ils la soutiennent verbalement, ou bien ils ne la soutiennent même pas. Les explications fournies sur leur position décrivent d’invraisemblables contorsions du raisonnement. Jean-Luc Mélenchon a été capable de dire qu’il approuverait ceux de la France insoumise qui n’y participeraient pas et ceux qui y participeraient. Courage, fuyons. Cette irrésolution est bien compréhensible : M. Mélenchon ne peut pas rejoindre Marine Le Pen, même pas dans le discours, pas plus que Laurent Wauquiez, chef des Républicains, qui, comme tous les leaders de l’opposition, doit se distinguer des autres. La prudence des partis s’explique donc par la crainte des gilets jaunes d’être assimilés à l’extrême droite ou à l’extrême gauche.

Une confusion inquiétante.

Sur cette crise spécifique, on assiste donc à une confusion qui n’est pas rassurante quant à la suite des événements, mais qui montre combien partis et syndicats sont désorientés, combien les masses qu’ils sont censés représenter échappent totalement à leur contrôle, combien de fois la rue a porté et portera encore la contestation. Au désarroi des corps constitués, dont le verbe s’affermit à mesure qu’ils sont largués (Mme Le Pen compare M. Macron à une toupie, on se demande bien pourquoi) s’ajoute l’incohérence de la démarche des « gilets jaunes ». Ils se cabrent contre une hausse des taxes sur l’essence, mais il se trouve que, pour des raisons liées à la surproduction de pétrole, le prix à la pompe a baissé ces derniers jours. Ce ne serait qu’un répit et les spécialistes ont été prompts à souligner que l’Arabie saoudite s’apprêtait à diminuer sa production pour faire remonter les cours sur le marché. Mais l’Arabie, mise au ban des nations pour l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi et pour la guerre atroce qu’elle mène au Yémen, ne dépend-elle pas des États-Unis, au moment précis où elle a tant à se faire pardonner et où Donald Trump réclame bruyamment une baisse des prix ?

La fête populaire.

Dans une affaire de ce genre, le pire est sûr. La manif’, le blocage, l’expression de la grogne, de la hargne et de la colère sont devenus des fêtes populaires. Comme c’est bon de pouvoir se défouler !  Les « gilets jaunes » se sont préparés à la journée du 17 novembre avec une minutie très professionnelle. Ils ont imprimé des tracts, pris des rendez-vous dans une multitude de « points chauds » du territoire,  écarté toute ingérence syndicale ou politique, pris le soin d’apparaître comme des gens simples qui défendent uniquement leur pouvoir d’achat et souffrent horriblement du matraquage fiscal. Dans ces conditions, la répression sera très difficile. Des scènes d’émeutes ne sont pas impossibles et la fermeté de M. Castaner nous prépare à des moments douloureux.

C’est pourquoi le gouvernement est dans la nasse. Il ne lui reste plus, dans cette affaire, qu’à trouver le moyen de rembourser d’une autre manière les familles touchées par les taxes sur les carburants, et ce, sans perdre la face. Il peut mesurer les conséquences d’une gouvernance qui n’a pas su réduire la dépense publique et a tenté de rééquilibrer le budget par un tour de vis fiscal. Cette crise imprévue prend une dimension nationale, elle risque de durer,  et bien entendu elle n’arrangera les affaires de personne, ni des gilets jaunes qui ont réinventé la jacquerie, ni des oppositions dont l’attitude frôle le ridicule, ni de ceux qui assistent ébahis à ce conflit hors normes, ni, évidemment du gouvernement qui, une fois de plus, a déclenché une fièvre qu’il ne sait pas guérir.

RICHARD LISCIA

 

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8 Responses to La manière forte

  1. Marco dit :

    Ce mouvement des Gilets Jaunes n’aurait pas existé s’il n’était pas que l’émanation naissante de l’exaspération populaire face à la désinvolture des hauts cadres politiques qui continuent à ignorer le besoin de réduire la dépense publique : « Augmentons nos prestations de conseillers, ministres,continuons à nous augmenter sans débat légiféré, etc, etc mais demandons au peuple de les payer. D’abord nous,le peuple, après.C’est ce ressentiment profond qui sécrète ce mouvement des Gilets Jaunes : après la CSG,les taxes sur le pétrole (non erronées en elles-mêmes),le mépris de l’exemplarité au plus haut niveau, ne soyons pas étonnés d’un mouvement qui apparaît, certes, un peu déplacé en surface mais justifié en profondeur. L’exemple doit venir, d’abord, d’en haut ; or ce n’est pas le cas. On récolte ce que l’on sème.

    Réponse
    Le discours sur les salaires des conseillers (qui, combien, de quoi parlez-vous ?) est pur jus gilet jaune. L’exemple d’en haut ? En quoi ce gouvernement serait-il moins exemplaire que les précédents ? De quoi l’accusez-vous ? Ce n’est pas ma tasse de thé. Réduire la dépense publique, ce n’est pas payer des cadres au Smic, c’est procéder, par exemple, à des coupes dans les personnels de la fonction publique. Le gouvernement n’y parvient pas, mais qui accepte ces coupes ? Personne.
    R. L.

    • Moutel dit :

      Désolé, mais Marco a tout à fait raison !
      L’augmentation éhontée du traitement des conseillers ministériels à été révélée par par différérents médias et surtout confirmée par R. Dosière, socialiste et expert reconnu sur les questions d’évaluation des dépenses publiques.
      Mme Schiappa à elle même reconnu les + 11% du traitement de ses conseillers , mais avec ce commentaire : « Depuis 18 mois ils ont beaucoup travaillé ».
      Les Français, y compris les médecins, vont apprécier.

      Réponse
      Je ne vois pas en quoi les médecins libéraux sont concernés. L’augmentation des conseillers est-elle éhontée ? Je n’en sais rien mais ce dont je suis sûr, c’est que les gémissements constants et le recours permanent aux boucs émissaires créent une atmosphère détestable qui contribue à la radicalisation des Français. Je mets au défi les mécontents de publier leurs propres revenus. On verrait alors que ceux qui se plaignent le plus ne sont pas forcément les moins nantis.
      R.L.

  2. Sphynge dit :

    Ce mouvement ne traduit-il pas au fond, l’impossibilité dans laquelle la France se trouve actuellement d’être gouvernée ? Les électeurs s’abstiennent, les présidents sont choisis pas des minorités de l’ordre de 25 % des électeurs et aucun, depuis De Gaulle, n’a proposé un programme portant d’abord sur les sujets essentiels (actuellement, identité, présence immigrée, islam), seuls capables d’entraîner une adhésion importante. Ce qui n’empêche pas les indispensables réformes économiques comme le fit M. Pinay tandis que se réglait le problème autrement préoccupant de la guerre d’Algérie et les décolonisations.

  3. Scalex dit :

    Mon gilet jaune restera dans le dossier de mon siège. Ceux qui se plaignent du prix de l’essence pourraient commencer par acheter des modèles bas de gamme, surtout pour faire de la ville. J’ai usé 2 Fiat Panda ancien modèle en 30 ans de carrière. Il y a 2 ans, j’ai opté pour la petite C1 automatique et avec sa boite robotisée, elle ne consomme pas beaucoup plus que la Panda.

  4. Picot dit :

    Personne n’accepte ces coupes dans le secteur public, bien évidemment! Ces messieurs dames de la haute administration ne toucheront jamais à rien. C’est tout à fait juste et ce n’est pas nouveau. On demande aux gens de se serrer la ceinture mais « là haut » il n’en est pas question. Voyez par exemple le salaire des fonctionnaires de l’Assemblee Nationale (IREF) : insupportable . Transition énergétique ? Mon œil. Si c’était vrai le carburant des transports aériens et maritimes (gros pollueurs) serait taxé aussi. Vous avez dit bizarre ?

  5. mathieu dit :

    M. Macron, qui voulait faire la politique « autrement », changer les logiciels, dégraisser le mammouth administratif de l’Etat, réduire les dépenses publiques, resserrer l’équipe gouvernementale, réduire députés et sénateurs, compter sur une croissance que son dynamisme allait doper s’affronte, comme tous ses prédécesseurs, aux réalités que candidement il pensait contourner ou surmonter. Le gouvernement resserré compte 35 ministres et secrétaires d’état, la révision constitutionnelle est oubliée, les 200 000 fonctionnaires « en trop » sont toujours « au travail », la taxe d’habitation est toujours à payer même si elle change de nom, le chômage ne baisse plus, la fiscalité sous toutes ses formes reste, plus que jamais, le réflexe pavlovien le plus archaïque mais le plus éprouvé pour équilibrer un budget dont on avait mal apprécié les contours.
    Du grand classique, mais M. Macron, malgré son esprit brillant, ses deux années au plus haut de l’Etat, et sa sincère volonté de réformer, n’avait pas fait « ses classes » de chef d’Etat, fonction que, par ailleurs et dans bien des domaines, il assume avec un certain brio.

    Réponse
    Ce raisonnement est imparable : il faut avoir fait ses classes de chef d’Etat avant d’avoir été élu. Il ne suffit pas d’être malveillant, il faut aussi être logique.
    R.L.

    • mathieu dit :

      Constater le différentiel de résultats politiques d’avec les intentions (sincères) de campagne électorale, tout en admirant le brio d’un dirigeant qui n’avait pas entièrement circonscrit l’étendue de sa charge…ne me paraît pas précisément relever de la malveillance!! Vous croiserez au sein de ce blog de bien plus mal intentionnés que votre serviteur!

  6. Chretien dit :

    Espérons que Charles de Gaulle va inspirer ce soir Emmanuel Macron pour lui apprendre à comprendre et à diriger les Francais. Pour le moment, Marine le Pen qui était à la porte de l’Elysée est maintenant montée sur le perron.

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