Une bataille franco-italienne

La Joconde, elle, est au Louvre
(Photo AFP)

L’année prochaine, le monde entier va célébrer le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci et, à cette occasion, la France souhaite exposer la totalité des œuvres du maître. Exaspérés par leurs divergences avec la France au sujet de la politique migratoire européenne, les Italiens ont exprimé leur intention de ne pas lui prêter les toiles de Léonard qu’ils possèdent.

LA sous-secrétaire d’État à la culture, Lucia Borgonzoni, a rappelé il y a quelques jours que Léonard n’est pas français, qu’il est italien et qu’il est seulement mort en France. Les autorités françaises se sont bien gardées de répliquer aux propos de la nouvelle sous-sous-ministre qui, bien qu’elle s’occupe de culture, ignore qu’elle est universelle et que Léonard de Vinci n’appartient à personne puisqu’il appartient à tout le monde. Mais ce serait élever le débat au niveau d’altitude où l’illustre Mme Borgonzoni, parfaitement formée au credo nationaliste, ne saurait le poursuivre. Il est vrai que la France de Macron n’a pas été tendre avec la péninsule où elle refoule tous les jours des migrants qui tentent de passer la frontière, sans même prendre les précautions d’usage en matière de coordination avec la police italienne. Mais porter la riposte sur le terrain de l’art, c’est-à-dire dans le domaine où convergent toutes les admirations, celles des Italiens, des Français et de tous les autres, c’est agir avec une mesquinerie digne de l’isolationnisme. Celui-ci, d’ailleurs, cache mal un sentiment d’infériorité que ni la gauche ni la droite italiennes n’ont jamais éprouvé. Un sénateur d’extrême droite a déclaré : « L’Italie n’est pas une colonie culturelle de la France », comme si Paris avait encore des ambitions territoriales.

Le sacré au secours de la politique.

Il est trop tôt pour dire que notre hommage national à Léonard est déjà compromis. Il y a, dans les positions acerbes adoptées par Mme Borgonzoni, une méchanceté, une rancœur, une agressivité qu’une négociation à tête reposée, peut-être entre personnes plus influentes des deux bords, pourrait apaiser. S’il est vrai que la France donne parfois le sentiment de s’approprier le plus célèbre peintre de tous les temps, sous le prétexte qu’une telle gloire ne peut être que française, Léonard de Vinci est incontestablement italien. Au demeurant, il ne s’agit pas d’acquérir ou d’importer définitivement ses toiles en France, il s’agit d’un prêt limité dans le temps et donc d’un aller-retour. En revanche, on voit poindre dans cette querelle pour le moins choquante un recours au sacré destiné à aggraver un peu plus les tensions temporaires entre Paris et Rome. C’est la nature du nouveau régime italien qui l’exige. Il doit prouver à tout prix qu’il a raison dans tout ce qu’il fait, son aversion pour les immigrés, sa politique budgétaire qui, bientôt, mettra les Italiens sur la paille, et la morgue qu’il tire de son triomphe dans les urnes.

Un génie.

On a le droit de s’en désoler, car, comme dirait l’autre, ce qui rapproche l’Italie de la France est beaucoup plus fort que ce qui les sépare. Il n’est pas difficile d’imaginer la consternation des Italiens et des Français après l’intervention, probablement téléguidée, de la sous-secrétaire d’État. On va se fâcher ? Et Stendhal, alors ? Et la proximité de nos langues dérivées du latin ? Et notre amour pour les pizzas et les fettucine, et le gorgonzola, Mme Borgonzoni ? Et Pirandello ? Il suffit d’observer comment vivent les gens en France et en Italie, comment nos deux cultures communiquent, combien nos deux histoires sont intriquées et, pour le dire tout net, combien d’amour et de complicité échangent nos deux pays pour savoir que le soudain nationalisme culturel de la sous-secrétaire d’État relève d’une incompréhensible absurdité.

Plaquer sur tant d’affinités une analyse politique ou diplomatique, vouloir à tout prix imposer sa loi au moment précis où la France, jamais à court d’un enthousiasme, souhaite rendre un hommage vaste et intense à l’un des plus grands artistes italiens, c’est opposer le repli et la frilosité à ce qu’il y a de mieux dans nos rapports bilatéraux. C’est comme si, en exaltant l’italianité exclusive de Léonard, les autorités de Rome en contestaient l’universalisme. C’est comme si elles voulaient commémorer un peintre local et lointain, alors qu’il fut un génie en avance sur son temps. C’est comme si le gouvernement italien niait à dessein la supériorité de l’art sur toutes les autres disciplines, politique comprise.

RICHARD LISCIA

 

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One Response to Une bataille franco-italienne

  1. Michel de Guibert dit :

    Vous voulez parler de Leonardo da Vinci ?
    Le rapprochement phonétique entre le gorgonzola et Mme Borgonzoni m’a fait sourire !

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