Le complotisme à tout-va

Une femme secourue à Paris
(Photo AFP)

Coup sur coup, deux études, l’une de la Fondation Jean-Jaurès et l’autre de l’Ifop, montrent que le complotisme est de plus en répandu dans l’opinion et qu’il affecte au moins un quart des gilets jaunes.

QU’EST-CE QUE le complotisme ? C’est une croyance selon laquelle les événements auxquels nous assistons ont une autre explication que l’explication officielle. Par exemple : il n’y a jamais eu d’attentats du 11 septembre 2001, mais une crise délibérément provoquée par la CIA ou par le FBI pour faire croire que les Etats-Unis étaient attaqués et pour rallier l’opinion américaine autour de son gouvernement. Ou encore que les Américains n’ont jamais posé un véhicule spatial sur la Lune mais qu’ils ont réalisé l’opération en studio.

Les avantages de la méthode.

La nature du complotisme veut que les gens réfutent les thèses officielles et les remplacent par leur propre conviction, renforcée par une distribution abondante de fake news, complaisamment alimentée par des officines vouées à la déstabilisation d’un pays et à l’éviction d’un régime démocratique. Il ne s’agit donc pas seulement d’une perversion de l’information, mais d’une campagne de subversion. Les complotistes sont les comploteurs. Bien qu’il ait été facile, pour les pouvoirs publics, de démontrer l’incohérence de la thèse selon laquelle l’attentat de Strasbourg a été fomenté par les autorités pour discréditer le mouvement des gilets jaunes, ceux-ci continuent à croire à cette thèse. L’avantage, c’est que les difficultés rencontrées par nombre de nos concitoyens au niveau de leur pouvoir d’achat et de leur niveau de vie ne représentent pas la seule conséquence d’une économie insuffisamment socialisée, mais d’une volonté de les maintenir dans l’état de pauvreté. Les salaires seraient bas non pas parce que les entreprises ne peuvent pas payer plus mais parce qu’elles s’y refusent, avec la complicité des autorités politiques.

Le moyen d’échapper à la morale.

On comprend mieux, de la sorte, la persistance du mouvement qui, samedi encore, a tenté d’envahir l’Assemblée nationale et s’est livré  à une série de nouvelles exactions en province, qu’il continue d’attaquer lâchement le domicile des élus, le cas le plus récent étant celui de Richard Ferrand, le président de l’Assemblée, parmi beaucoup d’autres. Le complotisme est un instrument parfait pour séparer la morale de la revendication politique : le peuple a affaire à un ennemi de classe et il ne peut s’affranchir de sa condition qu’en abattant cet ennemi. Bien entendu, les incidents graves qui émaillent une crise dont l’expression publique est chaque jour un peu plus violente augmentent le nombre des victimes de la répression policière. Un homme, samedi, a eu la main arrachée par une grenade de « désencerclement », après plusieurs cas de personnes qui ont perdu un œil dans la bagarre. Le projet de loi anti-casseurs est accueilli comme une atteinte à un droit fondamental, celui de manifester, mais l’augmentation de la tension en France ne donne pas beaucoup de choix au gouvernement : ou bien il accentue la sévérité de ses dispositifs, ou bien il subit la hargne croissante des partis politiques et d’une autre partie de l’opinion qui réclament le retour à l’ordre républicain, lequel est de son ressort.

L’aboutissement, c’est la crise elle-même.

La loi anti-casseurs n’est sans doute pas la panacée, dans la mesure où on peut considérer comme suffisant l’arsenal législatif dont disposent déjà les pouvoirs publics. Ils ne possèdent, en revanche, aucun instrument pour combattre les fake news et le complotisme qui se répandent sur les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière. Du coup le mensonge et les peurs imaginaires font partie intégrante du rapport de forces politique. Ce que l’on sait du « programme » des gilets jaunes montre que non seulement ils ne réussissent pas à se mettre d’accord sur un nombre raisonnable d’objectifs susceptibles d’être atteints, mais que, dans la pratique, ils pourraient constituer des mini-partis qui se combattraient avant de s’attaquer aux partis qui ont pignon sur rue.

Personne ne peut dire quand se terminera le mouvement. Les gilets sont décidés à tenir pendant des mois, même si, chaque samedi, le nombre de manifestants diminue. Mais il est impossible de renoncer à un constat : ils sont en mesure de déstabiliser le pouvoir et, s’ils y parviennent, leur action politique sera fondée sur toute une série d’illusions économiques et sociales. Peut-être qu’au fond d’eux-mêmes, ils se doutent de leur propre incapacité et qu’ils trouvent dans la permanence du désordre une forme d’aboutissement qui les place en dehors du monde dont ils contestent le fonctionnement. C’est ce qui peut arriver de pire à une société désireuse de travailler et de croître. C’est ce qui peut arriver de mieux à un groupe qui a trouvé dans l’exaltation ce qui, enfin, le distingue des autres groupes, mais qui risque de s’effondrer s’il devait gérer les affaires publiques.

RICHARD LISCIA

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11 réponses à Le complotisme à tout-va

  1. Michel de Guibert dit :

    Signalons aussi, puisque nous sommes sur un quotidien médical, la nocivité des vaccins en tête des théories du complot en France !

  2. Etienne Robin, néphrologue dit :

    Puisque vous évoquez le gilet jaune dont la main a été arrachée par une grenade, permettez-moi de dire comment cette scène tragique a été décrite par un voisin de ce malheureux manifestant : il aurait reçu la grenade dans le tibia. Craignant qu’elle ne lui blesse la jambe, il a shooté dedans avec le pied. Ce faisant, il a touché la grenade avec sa main. Nous avons donc, selon ce témoin, mutilé un contorsionniste.
    Le journal qui a publié cette version du « témoin » l’a modifiée le lendemain.

  3. admin dit :

    LL (USA) dit :
    C’est un phénomène américain, cultivé dans les séries télévisées: la fiction contamine la réalité.

  4. Sphynge dit :

    Oui, mais ! Sous la réserve louable de la dénonciation du complotisme (c’est à dire de l’affirmation de complots inexistants), le système prohibe de fait l’évocation de toute hypothèse de complot. Or les complots émaillent le cours de l’Histoire à toutes les époques et sous tous les régimes. L’émission de l’hypothèse de complot ne devrait pas être censurée (comme elle l’est dans les faits, au mieux par relégation sur les réseaux sociaux – et moins aujourd’hui dans les cafés du commerce), mais largement exposée et discutée, contestée s’il y a lieu et éventuellement avec succès. Et cela au vu et au sus de tous, dans les médias mainstream. Il en est de même des « fake news » : une nouvelle n’est pas fausse parce qu’une idéologie l’a décidé mais parce que sa fausseté est démontrée. Cela suppose la communication de la nouvelle et sa discussion au grand jour en faisant appel à tous les commentateurs possibles et non à un petit groupe déterminé idéologiquement et enfermé dans les salles de rédaction ou réuni sur les plateaux des chaînes d’information continue. De nombreux exemples récents montrent que des « fake news » dénoncées par le système médiatique, ne sont en réalité que des « fake opinions » : si cette nouvelle était vraie comme vous le dites, elle corroborerait votre opinion, or votre opinion n’est pas acceptable, donc la nouvelle est fausse ! C’est le sophisme commun utilisé par la censure (dont l’autocensure) médiatique. De telle sorte que les faux complots et les fake news prospèrent. Et que les complots authentiques et les fausses nouvelles officielles ne sont jamais dénoncés. Aucun fait ne peut être tenu pour faux tant que sa fausseté n’a pas été démontrée, la bien-pensance étant le moyen le plus usuel d’éviter de fournir la démonstration. Démontrer, tout le reste n’est que bavardage…

    Réponse
    Effectivement, un grand bavardage pour une question simple : les Américains sont-ils allés sur la Lune, oui ou non ? Le gouvernement a-t-il organisé l’attentat de Strasbourg, oui ou non ? Rien à voir avec la bien-pensance, tout à voir avec les faits. En fait, votre commentaire est tout simplement un plaidoyer pour le complotisme.
    R.L.

    • Sphynge dit :

      Alors je me suis mal exprimé. Je voulais défendre le droit, et même le devoir, d’exercer en toutes circonstances (en particulier médiatiques) mon esprit critique. Les Américains sont allés sur la lune : oui, pas parce qu’on me l’a dit au journal télévisé mais parce que je peux en trouver la démonstration irréfutable dans la presse spécialisée (ou, avec beaucoup de réserves sur leur nombre, auprès de personnes de confiance). Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive : non, bien que cela m’ait été asséné par des hommes politiques au pouvoir et répété ad nauseam par des médias. Un individu, doté d’esprit critique et du droit de l’exprimer, soupçonne (et l’Histoire fourmille de raisons de le faire) et exprime (là où il le peut, bistrot, réseau social) un lien (inavouable) entre une crise sociale et un attentat à Strasbourg : ou bien il le démontre et c’est vrai (ou au moins exact). Ou bien il ne dispose que des moyens de faire connaître son hypothèse, alors cela reste une hypothèse jusqu’à démonstration de son inexactitude. L’argument usuel selon lequel il s’agit d’une fake news, parce qu’elle vient d’opposants politiques, de bistrots ou de réseau sociaux, n’est recevable qu’en dictature. C’est une telle rigueur dans les raisonnements de bout en bout qui a permis… d’envoyer des hommes sur la lune, ou de mettre au point des vaccins ! Vous voyant attaché à une telle rigueur dans vos écrits, je crois que vous m’accorderez que tout le reste n’est que bavardage…

      Réponse
      La très grande différence entre l’intoxication pratiquée par un gouvernement et les fake news, c’est que les fake news des réseaux sociaux résistent à tous les démentis. Le gouvernement américain n’a pas trompé le monde très longtemps quand il a prétendu que l’Irak avait des armes de destruction massive. En revanche, le bobard de Strasbourg, lâché par un représentant des gilets jaunes, continue à être cru. De la même façon, les bobards de Trump sont démontés aussitôt après qu’il les a tweetés. D’immenses dérives, aussi graves et mortelles que l’est l’antisémitisme, sont aujourd’hui alimentées par des mensonges incessamment répétés par le bouche à oreille, les réseaux sociaux et par les idéologues de l’extrême droite.
      R.L.

      • Sphynge dit :

        Pour l’antisémitisme nous ne pouvons que vous suivre sans réserve. En notant que celui que vous signalez, l’antisémitisme old-school de l’extrême droite, ne représente plus aujourd’hui qu’un danger marginal et bien contenu à l’inverse des antisémitismes musulmans et de gauche qui, eux, ont pignon sur rue (médiatique), quand ils ne représentent pas une façon de « bien penser ». Certains pensent même que les extrêmes-droites constituent aujourd’hui en Occident le meilleur rempart contre l’antisémitisme. Étant donnée la marche actuelle de l’Occident, souhaitons qu’ils aient raison…

        • JMB dit :

          L’extermination de six millions de Juifs par un régime d’extrême droite devait déjà être une fake news: les responsables devaient être des musulmans.
          Réponse
          Tout lecteur comprendra qu’ils s’agit d’une démonstration par l’absurde.
          R.L.

  5. mathieu dit :

    Le complotisme est un outil bien pratique: il dispense de l’analyse, de la réflexion, de la rigueur, il vous transporte sans frais vers un monde fantasmé dont on peut tenir les commandes; il vous pose vis-à-vis des autres, les « caves », qui ne savent pas, comme celui qui sait. Il est la revanche des derniers de la classe. Le complotisme est un marqueur fort de la bêtise humaine. Il eût été dommage, et injuste, que les gilets jaunes en fussent privés! Mieux, que ces veilleurs en soient les porte-drapeaux avisés!
    Réponse
    Très bien écrit, j’adhère à 100 %.
    R.L.

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