Algérie : première victoire

Abdelaziz Bouteflika
(Photo AFP)

La décision d’Abdelaziz Bouteflika de reporter l’élection présidentielle prévue pour le mois d’avril constitue une première victoire pour les Algériens, qui ont manifesté massivement et pacifiquement contre un cinquième mandat du président.

POUR AUTANT que ce soit lui qui a rédigé le communiqué (son état de santé le lui permet-il ?), le président algérien est resté dans une inquiétante ambiguïté. En effet, il entend se maintenir au pouvoir pour quelque temps encore, mais uniquement, affirme-t-il, pour réformer le système institutionnel et procéder ensuite à des élections générales libres et démocratiques. Après avoir manifesté sa joie, la rue algérienne se pose aujourd’hui des questions : elle ne souhaite pas que M. Bouteflika remplace un cinquième mandat par la prolongation du quatrième, qui risque de durer trop longtemps. Elle ne croit pas à la capacité du régime, qui a tout de même étouffé les libertés essentielles pendant vingt ans, à hisser le pays à un niveau de démocratie acceptable. Elle redoute que, derrière les assertions officielles, se cache une inertie politique durable. Et c’est pourquoi elle demeure mobilisée, de nouvelles manifestations étant prévues pour les jours qui viennent.

Le sacrifice de Bouteflika.

La transition politique, de toute façon, est très difficile à accomplir. Le président, pendant ses quatre premiers mandats, s’est évertué à se débarrasser de tous ceux qui lui faisaient de l’ombre et on ne discerne pas l’existence d’une force politique susceptible d’émerger dans les semaines qui viennent. Les personnalités tenant lieu d’opposition sont très divisées et demeurent incapables de s’unir au sein d’un parti en mesure de gagner le prochain scrutin qui, par ailleurs, risque d’être organisé de manière à favoriser le pouvoir en place. La France a salué la décision de M. Bouteflika, qui va dans le bon sens, même si elle n’écarte pas plusieurs évolutions politiques défavorables au point de vue populaire. Le président de l’Algérie a en tout cas fait, délibérément ou avec l’aide de ses proches, le sacrifice de sa personne. Il semble exclu qu’il gouverne au delà d’une transition dont la durée ne saurait excéder le restant de l’année. Ce changement se produit d’une manière paisible, sous la pression du peuple, et résulte de l’intelligence politique des Algériens.

Comparer les incomparables.

Aussi bien les comparaisons avec la crise française nous semblent-elles grotesques. Certains pensent que les Algériens viennent de donner une leçon à Emmanuel Macron qui, devant le mouvement des gilets jaunes, aurait dû lui aussi écourter son mandat. C’est l’art de comparer des situations incomparables. La France dispose d’un système institutionnel qui n’est pas celui de l’Algérie. M. Macron est à l’Élysée depuis moins de deux ans, pas depuis vingt ans. L’exécutif exerce le pouvoir sous le contrôle de deux assemblées. Contrairement à M. Bouteflika, il n’est pas à l’agonie, aphasique ou incapable de marcher et de dialoguer avec son peuple. Certes, le mouvement des gilets jaunes a déclenché une crise sociale dont personne ne peut minimiser la gravité. Qu’il le reconnaisse ou non, il est violent. Il a exprimé une multitude de revendications, là où les Algériens ont simplement demandé à leur président de ne pas se présenter pour un cinquième mandat.

Accélération de l’histoire.

J’ajoute que l’attitude du gouvernement français, ni indifférence ni ingérence, depuis le début de la crise algérienne, a été adéquate. La vitesse avec laquelle les manifestants algériens ont obtenu un premier gage sans  casser de vitrines et sans qu’il y ait eu des blessés ou des morts est tout à fait impressionnante. S’ils ont donné une leçon, ce n’est pas à M. Macron, mais aux gilets jaunes, qui ne savent toujours pas ce qu’ils veulent vraiment et n’ont pas collectivement la subtilité politique que l’on reconnaît aujourd’hui au peuple algérien. Enfin, les gilets jaunes, qu’ils l’admettent ou non, sont minoritaires et leurs manifestations ne sont pas comparables aux déferlements qui ont envahi les grandes villes d’Algérie. Laquelle est une nation du tiers-monde, privée depuis 57 ans de la pluralité de l’offre politique et dont les institutions ont été littéralement confisquées par le Front de libération nationale (FLN) et ses descendants. En somme, les Algériens exigent de leurs dirigeants, quels qu’ils soient, des réformes dont les gilets ne veulent pas entendre parler.  Dans les milieux de l’opposition de droite, on en était déjà à prévoir pour l’Algérie une crise si longue qu’elle aurait immanquablement envoyé vers nos côtes des bateaux pleins de migrants. Cette thèse a déjà reçu son premier démenti. Le pire n’est pas sûr.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Algérie : première victoire

  1. Michel de Guibert dit :

    Vous parlez du « régime, qui a tout de même étouffé les libertés essentielles pendant vingt ans » ; euh… vous voulez dire pendant 57 ans ?
    Réponse
    ça s’appelle couper les cheveux en quatre. Bouteflika n’est pas au pouvoir depuis 57 ans. Mais, effectivement, l’armée est au pouvoir depuis 1962.
    R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Je voulais seulement dire que « les libertés essentielles (étaient) étouffées » depuis 57 ans.
      Cela me paraît évident, je ne parlais pas que de Bouteflika, mais du FLN depuis 1962, mais si vous n’êtes pas d’accord, je vous en laisse la responsabilité.
      Réponse
      J’ai seulement dit qu’en parlant de 20 ans, je parlais du « règne » de Bouteflika.

  2. dominique dit :

    Quelle bizarrerie que cette comparaison avec les gilets jaunes « résistants », devenus complètement incompréhensibles et incontrôlables, cherchant l’anarchie avant tout, et les algériens, le contraire !
    Réponse
    Remarque erronée : la comparaison soulignait justement ce que vous dites. Si vous l’aviez lue, vous vous seriez épargné une erreur.
    R. L.

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