Délire britannique

Theresa May
(Photo AFP)

Il y a sûrement un livre à écrire sur la psychanalyse d’un peuple, l’un des plus civilisés de la terre,  affligé soudainement par un syndrome si grave qu’il s’acharne contre lui-même et s’auto-mutile sans trop savoir pourquoi.

LA CHAMBRE des Communes a en effet rejeté par 391 voix contre 242 l’accord conclu entre la Première ministre britannique, Theresa May, et la Commission de Bruxelles. Cet accord aurait permis à la Grande-Bretagne de sortir de l’Union européenne en évitant les difficultés majeures, à la fois politiques et commerciales, du Brexit. La majorité hostile à l’accord est composée de deux types d’élus : ceux qui souhaitent le Brexit avec tant d’ardeur qu’ils se méfient des dispositions qui en atténuent les conséquences les plus dommageables, un peu comme s’ils recherchaient un absolu de souveraineté si pur qu’ils seraient prêts à en souffrir pendant des décennies ; et ceux qui haïssent toute la procédure anti-européenne consécutive au référendum prononçant le Brexit et tentent de démontrer qu’elle conduit leur nation à la catastrophe. Cependant, le plus étrange, dans cette crise aiguë de civilisation, c’est peut-être la stupéfaction, le désarroi, la décomposition de Mme May lors de l’énoncé du résultat du scrutin. Comme si elle n’avait pas mesuré le clivage profond qui divise les conservateurs au-delà, peut-être, de tout raccommodage, pas plus qu’elle n’a pris la dimension de la dérive de la gauche anglaise.

Passions partisanes.

Les députés britanniques ne votent donc plus depuis longtemps dans l’intérêt du peuple. Ils votent avec un raisonnement perverti par les passions partisanes. Comme le disent les Européens, l’Union est l’otage de la politique intérieure britannique. Mais on est surpris par la contradiction invraisemblable contenue dans le comportement des élus. Les Brexiters ont voté contre le Brexit, les anti-Brexiters ont voté pour le Brexit le plus dangereux et le plus dommageable. La situation se complique avec l’état des lieux politique : les Tories se sont soulevés en partie contre Mme May, ils ont cent fois, en moins de trois ans, démontré leur impuissance et leur incohérence, multipliant inlassablement les calculs qui les ont littéralement conduits à la folie ; les travaillistes, menés par le sombre et indescriptible Jeremy Corbyn, à qui le hasard offrait une cause magnifique, la réparation du mal infligé au Royaume-Uni par l’impéritie des conservateurs, n’ose même pas dire qu’il est contre le Brexit. Il existe en effet un danger, pour un leader socialiste, à se prononcer en faveur d’une Union européenne capitaliste dont il souhaite la réforme en profondeur. Comme si le respect des dogmes partisans avait plus d’importance que l’avenir du pays.

La crise continuera.

Qu’est-ce qui va se passer ? Les choses vont si vite que le prochain vote des Communes annulera le contenu de cet article. Les députés britanniques devront dire cette semaine s’ils décident un ajournement du Brexit, peut-être complété par un nouveau référendum, et une situation transitoire, donc forcément précaire,  ou un Brexit immédiat sans accord, sûrement suivi du chaos engendré par les contrôles aux frontières d’un pays qui ne peut se nourrir ni se soigner sans les importations. On croit assister à un film de science-fiction : un alien est entré dans le corps de la démocratie britannique et la dévore de l’intérieur. Et qu’on ne me dise pas que j’exagère. Les Anglais ont inventé un monstre, un totem, une sorte de veau d’or qu’ils vénèrent, au détriment des valeurs qui, le siècle dernier, ont fait du royaume le modèle d’une démocratie indestructible. Les Tories sont divisés, les travaillistes sont divisés, la République d’Irlande et l’Ulster vont ériger une frontière, l’Ecosse est tentée par la séparation et, d’une façon générale, dès lors que toute solution mécontentera la moitié des Britanniques, la bataille politique qui a commencé en juin à 2016 n’est pas près de s’éteindre.

La solitude au paradis.

La perspective d’un nouveau référendum n’est pourtant pas utopique. Il ne faut pas oublier que ce qui prive Theresa May de toute autorité et de toute efficacité politique, c’est l’alliance contre nature entre les Brexiters et anti-Brexiters. Mais si on donnait à ces derniers une chance  de retour au statu quo ante, ils voteraient avec enthousiasme pour écarter à tout jamais le cauchemar qu’est pour eux la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Un Brexit sans accord affectera aussi l’UE. C’est pourquoi la commission a négocié pas à pas, a proposé des compromis et fait des concessions. Il est fallacieux d’invoquer une quelconque « arrogance » européenne, un désir de l’Union de faire payer cher aux Anglais leur volonté de rupture. Jamais le message européen n’a reposé sur l’idée que l’Union sortirait indemne de cette épouvantable procédure. Le manichéisme n’est pas européen. En revanche, il faut se souvenir du triomphalisme britannique qui a suivi le référendum. C’était la fin de l’enfer et l’accès au paradis. Dans ce paradis, les Anglais seront bien seuls.

RICHARD LISCIA

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8 réponses à Délire britannique

  1. D.S. dit :

    Vous avez souvent fait le parallèle entre le comportement des gilets jaunes et celui des brexiters et vous avez raison. Il est bien vu de détruire, mais il est très mal vu de vouloir reconstruire. Pourquoi la solution d’un nouveau référendum est-elle si peu évoquée? Autant refaire maintenant des présidentielles en France n’aurait aucun sens, autant demander aux Anglais de répondre, enfin sincèrement, à la question posée, me paraît tout ce qu’il y a de plus basique.

    • Michel de Guibert dit :

      Si le peuple a mal voté, il doit revoter jusqu’à ce qu’il vote bien, c’est bien ça ?

      • D.S. dit :

        Un référendum doit donner le choix entre deux options applicables. Les évènements semblent nous montrer que ce n’était pas le cas de celui ci. Son résultat devrait donc être annulé. Voulez vous que nous testions par référendum toutes les propositions des gilets jaunes? Pour les baisses d’impôts, nous aurions l’unanimité.

        • Michel de Guibert dit :

          Je ne vous dis pas que ce référendum sur le Brexit était opportun, il eût mieux valu que Cameron n’en prenne pas le risque, ni que le résultat du vote pour le Brexit ou le Remain était équivalent !

  2. Michel de Guibert dit :

    Sans doute faudrait-il de nouvelles élections législatives avant de parler d’un éventuel nouveau référendum car le pays est actuellement ingouvernable.

  3. Doriel pebin dit :

    Excellente analyse. Il est remarquable que le soutien encore fort pour le Brexit relève de la psychanalyse. Un bon nombre d anglais se croit encore au temps du Rule Britannia. Il est triste que le « peuple  » soit berné. Personne n avait pensé à l’Irlande, les jeunes ont voté en majorité contre le Brexit, tout comme l’Irlande du Nord et l’Écosse. Les populistes fossoyeurs devront rendre des comptes mais dans quelques années. L’homme est bien un animal irrationnel ! Continuez vos analyses pertinentes et non dogmatiques !

  4. ROUHIER dit :

    Eh bien, je ne suis pas l’analyse de R. Liscia. Les parlementaires britanniques savent très bien ce qu’ils font en rejetant successivement les différentes propositions de Theresa May. Les Anglais ont toujours agi pour leurs intérêts et seulement pour leurs intérêts. Ils veulent quitter l’Union européenne car ses lois, contraintes les gênent dans leurs activités financières qui leur permettent de drainer l’argent mondial, propre ou sale, conservant ainsi la suprématie mondiale de la City. Ainsi, leur pays redeviendra un paradis fiscal débridé, dérégulé, pas seulement cantonné à Jersey ou aux Caïman. De plus, ils vont faire traîner l’accord de séparation le plus longtemps possible pour diviser peu à peu les Européens déjà bien peu solidaires, grignoter des concessions successives de manière à ne pas régler leur quote-part de 45 milliards d’euros et obtenir au bout du compte un libre échange qui transitera par une Irlande sans frontière. J’espère ardemment que Michel Barnier tiendra bon, ne se laissera pas circonvenir par des instances européennes molles et dont on peut se demander si elles ne son pas dû côté des Britanniques pour des raisons pas forcément honnêtes… La manière forte est la seule qui compte pour les Anglo-Saxons et leur résister aidera l’Europe à se ressouder et à reprendre conscience de sa force quand elle est unie. N’oublions pas Churchill : « Si je dois choisir entre le continent, entre l’Europe et le large, je choisirai toujours le large »

    Réponse
    Ils ont voté ce soir pour un report du Brexit. Du train où ça va, il reste quand même une chance qu’ils restent dans l’UE.
    R. L.

  5. JY Brunet dit :

    Si l’on contraint les Anglais à revoter cela sera le séisme ultime qui décrédibilisera définitivement en Europe la notion de démocratie, déjà largement érodée, et démontrera aux yeux d’une écrasante majorité que les peuples doivent se soumettre à ce qui leur est imposé, avec suffisance.
    Il n’y aura alors plus de frein au rejet des gouvernants, par les moyens les plus brutaux.

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