Le procès de l’entreprise

Didier Lombard
(Photo AFP)

Trois dirigeants de France-Télécom seront jugés à partir d’aujourd’hui, et jusqu’au 12 juillet, pour « harcèlement moral » et quatre autres pour complicité. Trente-cinq salariés de cette société se sont donné la mort entre 2008 et 2009, parfois sur leur lieu de travail.

C’EST un peu le procès du capitalisme sauvage, celui des licenciements à la louche, qui commence aujourd’hui. À partir de 2004, les télécommunications ont été livrées à la concurrence, et France-Télécom, aujourd’hui, nommée Orange, a dû engager un plan de « restructuration ». On sait ce que ce mot veut dire et combien il est chargé de souffrance, pour les employés soudainement privés de leur emploi et pour ceux d’entre eux qui, sans être limogés, sont chargés de faire le sale travail. Mais, à France-Télécom, une sorte de frénésie jusqu’au-boutiste s’est emparée des dirigeants qui ont lancé, contre leurs propres salariés, une sorte de campagne terroriste, destinée à les décourager avant de leur appliquer la loi aveugle du licenciement. Vingt-deux mille employés, sur un total de 120 000, (avec 10 000 changements de poste) ont été remerciés in fine, mais, comme le dit l’avocate du syndicat SUD, la totalité du personnel de France-Télécom « a subi un préjudice moral », tandis que le syndicat lui-même dénonce « une gestion d’une extrême brutalité ».

La « manie du suicide ».

Ce n’était sûrement pas la première fois, ni la dernière, que l’on assistait en France à ce qu’on appelle, par euphémisme, un « plan social ». Il semble cependant que la direction de l’entreprise, voyant arriver la concurrence au galop, a pensé qu’il fallait aller vite et que, dans sa recherche de l’efficacité, elle a eu recours aux pires méthodes, en inventant un stratagème psychologique à grande échelle où plus rien ne comptait, ni la situation familiale du salarié, ni son ancienneté, ni les services qu’il avait rendus, ni ses éventuelles difficultés de reclassement. On voulait que chacune des personnes émargeant chez France-Télécom fût prête à partir, quel que fût son statut, de manière à trouver rapidement, et à l’aveugle, ceux qui seraient immolés sur l’autel de la restructuration. Il en est résulté un climat cauchemardesque qui a peut-être pris les dirigeants par surprise mais a fait qu’ils ont aggravé leur cas, Didier Lombard, le PD-G de l’entreprise, évoquant « la manie du suicide » à France-Télécom. À l’époque, nous avons tous été choqués par ce propos et par le chaos que tant d’indifférence, et même de cruauté, avait créé au sein même de l’entreprise que les licenciements étaient censés sauver.

Un cauchemar permanent.

L’affaire de France-Télécom aurait dû poser le problème des plans sociaux et des restructurations. Elle appelait, de toute évidence, une réforme du fonctionnement de l’entreprise et une révision des conditions de départ des personnels licenciés. Sans doute est-il inévitable qu’une compagnie qui ne boucle pas ses fins de mois se sépare d’une partie de son personnel ou même mette la clé sous la porte. C’est un des principes, regrettables, mais fatals, qui président au fonctionnement de l’économie de marché. Mais, d’une part, l’opinion n’acceptera jamais que des salariés menacés par la perte de leur emploi ne soient pas traités avec un minimum de décence et, d’autre part, leurs droits doivent être garantis en toute circonstance. M. Lombard s’est conduit comme s’il pouvait avoir un plan social « low cost ». Ce n’aurait pas dû être son objectif. Surtout, les dérives auxquelles a donné lieu la notion de fatalité du plan social dans le cadre de la mondialisation ont fait du travail en entreprise une sorte de cauchemar permanent, pendant lequel le salarié ne sait pas pour combien de temps encore il peut toucher son salaire, s’il y a des règles lui permettant de se maintenir à l’abri du licenciement (il n’y en a pas) et si cette terrible incertitude ne réduit pas de beaucoup la productivité.

Certes, après le départ de M. Lombard, France-Télécom, devenue Orange, s’est réformée et les employés ne s’y suicident plus. Il demeure que, à cause de la mondialisation, le marché du travail n’a cessé de se durcir au détriment de l’employé (surtout dans les grandes entreprises), qui ne compte pas aux yeux de l’employeur, prêt à se débarrasser d’un ou plusieurs salariés, pourvu que son affaire continue à marcher. Avec l’affaiblissement des organisations syndicales, la concurrence effrénée des pays émergents, les connaissances technologiques indispensables à la moindre fonction, les perspectives de salariés s’assombrissent chaque jour. Voilà bien une réforme, celle des conditions de l’embauche et du licenciement, qui doit être mise en œuvre.

RICHARD LISCIA

 

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One Response to Le procès de l’entreprise

  1. Michel de Guibert dit :

    Ce Didier Lombard ne vaut pas mieux que les gilets jaunes criant aux policiers : « Suicidez-vous »…
    Cela donne la nausée !

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