Syrie, ou le Grand-Guignol

Bachar à Damas en mai
(Photo AFP)

Les troupes turques progressent à l’intérieur du territoire syrien, provoquant un exode des civils, des destructions considérables, des morts et des blessés. Abandonnés par toutes les puissances, les Kurdes ont passé précipitamment un accord avec Bachar Al Assad pour qu’il envoie des troupes à la rencontre des forces turques.

C’EST un acte désespéré qui ne donnera aucun répit aux Kurdes, ce peuple qui vit dans quatre pays différents mais n’a pas le sien. En trahissant cyniquement les Kurdes, Donald Trump croyait apporter la preuve à ses électeurs qu’il  n’enverrait plus jamais des boys se faire tuer à l’étranger. Le tollé qui a suivi sa décision le plonge dans l’embarras. Il tente de faire bonne figure en menaçant de détruire l’économie turque. Sa crédibilité est nulle. Quand le bilan de l’opération turque sera dressé, Trump apparaîtra comme ce qu’il est : un président d’une lâcheté inouïe, totalement insensible à la souffrance d’un peuple qui a pris les armes pour aider l’Amérique dans sa lutte contre le terrorisme. Mais son indifférence à l’égard des Kurdes, il la partage avec les Européens, incapables de remplacer les Américains sur le terrain car, comme Trump, ils font face à des échéances électorales et aux conséquences d’une confrontation avec la Turquie, qui dispose d’une armée puissante et d’une aviation moderne.

La chance de Bachar.

C’est Bachar qui doit se réjouir, car si ses militaires repoussent les Turcs, ce qui n’est pas sûr, il exigera des Kurdes qu’ils se soumettent à son autorité. Ils n’auraient pas alors d’autre choix que de lui obéir, de sorte qu’il aurait reconquis, avec l’aide des Russes, la totalité de son territoire, même si la présence russe en Syrie va se maintenir pendant des décennies. L’offensive lancée par Erdogan résulte de ses ambitions géopolitiques qu’il satisfait en répandant la mort. Il y a du nihilisme dans cette attitude, pas moins féroce ni insensible que celle d’un dictateur s’inspirant du nazisme. Mais la Turquie n’est pas l’Allemagne de 1940. Son économie est en récession, sa monnaie est dévaluée, le chômage est en progression, elle n’a pas les moyens de soutenir financièrement une guerre longue. Il ne suffit pas de la menacer de représailles commerciales ou financières, comme le fait Trump. Il faut la confronter à un corps expéditionnaire occidental dont la moindre victime serait un bon motif pour une lourde riposte. Erdogan n’est pas fou : s’il a demandé à Trump de retirer les deux mille hommes stationnés en Syrie, c’est pour être sûr de n’en tuer aucun. Les Kurdes, en revanche, sont de la chair à canon.

Le malheur kurde.

On répète partout que, lorsque Barack Obama a décidé de ne pas intervenir en Syrie, il a ouvert la boîte de Pandore et qu’il est responsable aujourd’hui du malheur kurde. Obama a certainement contribué au maintien de Bachar à Damas et a ouvert la voie aux Russes pour qu’ils s’installent durablement en Syrie, où ils possèdent plusieurs bases qui leur offrent un accès stratégique à la Méditerranée. Mais il n’aurait pas abandonné les Kurdes à leur sort. Cela fait des années que les États-Unis tentent de sortir des guêpiers du Moyen-Orient et Obama a été le premier à instaurer un dialogue avec les ennemis arabes ou musulmans de l’Amérique. Dans la politique de Trump, il y a donc une continuité isolationniste, même si rien d’autre ne rapproche les deux hommes. Le bilan de cette diplomatie vouée à désengager les États-Unis est tout simplement désastreux. L’Amérique est encore plus vilipendée pour ne rien faire aujourd’hui que pour avoir attaqué inutilement l’Irak en 2003. Simultanément, l’Europe assoupie se rend compte qu’elle ne peut pas prendre le relais alors que 2 000 soldats venus de l’Union européenne avec du matériel moderne suffiraient à tenir Erdogan en respect.

Dans ce Grand-Guignol sanglant, il y a d’autres marionnettes : l’Iran et son Hezbollah, qui menacent Israël, Daech et ses sicaires sanguinaires, les Russes qui touillent cette boue de bombes, de cadavres et de pierres avec un inexprimable bonheur, celui d’un régime totalement illégal qui a besoin de ses atroces victoires pour survivre. Un jour peut-être Moscou et Ankara règleront leurs comptes, ce qui se traduira par la chute d’Erdogan ; un jour peut-être, Bachar sera assassiné ; un jour, une nouvelle grande puissance émergera. Mais à tous ceux qui nous disent qu’on ne fait pas une politique étrangère avec de bons sentiments, je réponds que, si une action militaire n’est pas soutenue par le droit, ce sera pour nous tous le retour à la préhistoire.

RICHARD LISCIA

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6 Responses to Syrie, ou le Grand-Guignol

  1. vultaggio-Lucas dit :

    OTAN en emporte le vent… C’est court, c’est ironique évidemment bien que l’affaire soit tragique pour les Kurdes et aussi les Syriens !
    Et si l’allié russe de Assad attaquait les troupes turques même en « dommage collatéral », la Turquie étant membre de l’OTAN, que pourraient bien faire, en toute légitimité et toute honnêteté/moralité les autres membres? Pulvériser l’économie turque ?

  2. Michel de Guibert dit :

    Effectivement, on ne fait pas une politique étrangère avec de bons sentiments…

  3. dmoutel dit :

    Il semble que les forces spéciales françaises soient en train de se replier et de lâcher les Kurdes. Donc on ne ferait pas mieux que les États Unis ? La France reste très forte comme donneuse de leçons, à tous les niveaux ; pour l’action on comprend vite que De Gaulle, c’était il y a plus de cinquante ans.

    Réponse
    Et même soixante.
    R.L.

  4. Doriel Pebin dit :

    Excellente analyse. Les données économiques et de politique intérieure ne doivent pas systématiquement primer sur les valeurs éthiques. L’Europe perd son son âme en refusant d’adopter une vision commune et qui défend ses valeurs et… Ses intérêts ! Cela fait le jeu des populistes et extrémistes qui seront prêts à se soumettre paradoxalement aux intérêts étrangers type Russie par exemple (cf. Rassemblement national et Autriche). Quand le bon sens commencera-t-il a prévaloir. 2000 soldats européens ce n est pas la mer à boire car le prix à payer ultérieurement risque fort d’être beaucoup plus cher. Continuez à défendre les valeurs humanistes de l’Europe en souhaitant un sursaut de lucidité.

  5. JMB dit :

    Dès la signature de l’armistice de Moudros (avant le 11 novembre) qui consacre la défaite des Ottomans alliés des Empires centraux, les Kurdes pratiquent auprès des puissances occidentales un activisme pour obtenir un État. Celui-ci leur est promis lors du traité de Sèvres (août 1920) entre l’Empire ottoman et les Alliés. La future Turquie se voit amputée de ses provinces de l’est par des projets d’état kurde au sud et d’état arménien au nord. Mustafa Kemal et des forces nationalistes en contestent les conditions, et vont obtenir des victoires à l’ouest sur les Grecs, à l’est sur des Kurdes, en Cilicie sur des troupes françaises. Le traité de Sèvres devient caduc. Par le traité de Lausanne (1923), Mustafa Kemal obtient de meilleures conditions territoriales notamment à l’est: il n’est plus envisagé d’état kurde ou arménien. Reste en suspend le vilayet de Mossoul, peuplé majoritairement de Kurdes, que convoitent à la fois la Turquie et la Grande-Bretagne ayant protectorat sur le nouvel état d’Irak. Représentant la Turquie à Lausanne le futur Premier ministre Ismet Inonu résume la question: <>. Le Conseil de la SDN tranche en rattachant Mossoul à l’Irak, et y associe des conditions d’une autonomie kurde. Mais la <> n’est plus utile pour les Anglais, les promesses d’autonomie qu’impliquait l’annexion du vilayet de Mossoul à l’Irak ne seront pas réalisées.
    Les Kurdes subissent encore aujourd’hui les conséquences de ces promesses faites et non tenues il y a près de cent ans.

    • JMB dit :

      Propos d’Ismet Inonu: « Pour nous Mossoul est une question de sécurité nationale; pour eux c’est une question de pétrole ».
      Mais la « carte kurde » n’est plus utile pour les Anglais,…

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