Guerre (civile) des mots

Édouard Philippe
(Photo AFP)

Les sujets de dissertation ne manquent pas, mais je préfère participer au débat sur l’accueil à réserver aux propos du Premier ministre à la suite des graves incidents survenus à Chanteloup-les-vignes, dans les Yvelines. Je trouve en effet ce débat ahurissant car il décrit parfaitement le dévoiement auquel conduit l’appétit de polémique.

DES individus ayant semé le désordre et détruit un centre culturel justement destiné à la jeunesse, Édouard Philippe a déclaré que ces émeutiers étaient « des imbéciles et des irresponsables ». Il aurait pu dire des délinquants ou des criminels,  ou des « sauvageons », à l’instar de Jean-Pierre Chevènement, ou encore de la « racaille », expression de Nicolas Sarkozy. Il a parlé comme M. Philippe et je ne vois pas pourquoi il devrait s’exprimer dans un langage qui ne reflète pas sa personnalité. Mais non, il n’a pas prononcé les bons mots, ceux qui auraient dû décrire sans doute l’Apocalypse. Aux faits eux-mêmes, en tous points consternants, s’ajoute une mauvaise querelle sémantique.

Prévert entre en scène.

Je me souviens du poème de Jacques Prévert qui commence par « Bandit, voyou, chenapan ! ». Il racontait la réaction des bourgeois au comportement d’un petit chapardeur, dont la mauvaise manière décrivait la solitude et la peur dans un monde hostile. Ai-je besoin de rappeler que le merveilleux Prévert, auteur de scénarios inoubliables, poète du peuple, serait aujourd’hui du côté des gilets jaunes ?  Mais la société d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle des années cinquante. À  ma sensibilité d’adolescent a succédé le raisonnement que m’ont conféré l’acquisition de quelques rares connaissances et le travail. En conséquence, je n’ai aucune raison de désavouer un écrivain qui a enchanté ma jeunesse, à une époque lointaine et différente. Qui prononce maintenant le mot chenapan ? Personne. On dit délinquant, criminel, lie de la société. C’est ce que la maire de Chanteloup a réclamé à cor et à cri, un peu comme si la meilleure thérapie contre la casse et la violence, c’étaient des mots dévastateurs. Mais on ne changera pas M. Philippe, ci-devant chef du gouvernement. Il a émis un jugement plus juste et plus éclairant que la simple insulte. Il a voulu dire que les émeutiers de Chanteloup travaillaient contre eux-mêmes, détruisaient un patrimoine qui est le leur, bloquaient eux-mêmes leurs perspectives d’avenir.

Ah, Barbara !

Croit-il les convaincre ? Mais non. Il relève simplement que le pire dans tout ça, c’est un autre mot de Prévert : « Ah, Barbara, quelle connerie, la guerre! ». Il ne s’agit pas  de Chanteloup, mais de la Seconde guerre mondiale, à Brest où « il pleuvait ce jour-là », comme si le mauvais temps soulignait la détresse, la fin de tout, les vies broyées, l’amour impossible. Quelle connerie, la violence, la destruction, la haine ! Et quelle folie, quelle irresponsabilité ! Vous voyez, Philippe parle de cette façon. Mais comme il est impossible d’accuser le Premier ministre d’avoir organisé l’émeute de Chanteloup (on finira pas y venir), on lui fait savoir qu’il ne trouve que des mots feutrés pour exposer une réalité abominable.  Il s’agit d’un cycle sans fin où les élus, les réseaux sociaux, les gens, quoi, parviennent immanquablement à assouvir leur haine. Pauvre personnel politique, qui évolue entre médiocrité et nullité ! Oui, il existe une atmosphère de guerre civile en France. Elle est encouragée par un énorme flux de mots presque plus violents que les crimes. Sur la plaie, le Premier ministre tente de mettre un baume. Il devient la cible.

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 Responses to Guerre (civile) des mots

  1. Sphynge dit :

    Oui, certainement, mais ce que l’on reproche aux ministres c’est d’utiliser de telles expressions, petits imbéciles ou sauvageons (et pourquoi pas chenapans, fripons, galopins, sacripants), pour éviter les désignations exactes qui seraient « stigmatisantes ». Seulement, il semble bien que cela produise l’effet inverse… et accroisse l’atmosphère de guerre civile dont il est question.

  2. PICOT dit :

    Que voulez vous dire? Qu’il faut utiliser des mots doux plutôt que des mots durs pour qualifier de tels agresseurs? Cela s’appelle ne pas regarder la réalité en face. Il s’agit d’une guérilla : l’adversaire s’attaque à tout ce qui représente la France de façon systématique. Ces « jeunes » sont pour la plupart d’origine maghrébine ou africaine et, sur fond d’islamisme, veulent démolir notre société avec son histoire, ses coutumes et sa façon de vivre. M. Philippe se trompe lourdement : ils se moquent comme d’une guigne de notre patrimoine, ils ne le reconnaissent pas comme étant le leur, bien au contraire. Ce ne sont donc pas des « sauvageons » c’est une communauté qui nous en veut. M. Collomb l’a très bien dit : nous étions côte à côte et maintenant cela commence: nous voici face à face.

    Réponse
    À plusieurs reprises, je vous ai suggéré de lire autre chose. Manifestement, vous n’avez rien compris à ce que je voulais dire. Je n’ai pas l’intention de vous offrir une exégèse de ce que j’ai déjà écrit.
    R.L.

  3. L. Liscia dit :

    Edito subtil et poignant. Prévert aurait peut-être été du côté des gilets jaunes… mais avec le temps, les souvenirs et les regrets aussi, le vent du nord les aurait emportes dans la nuit froide de l’oubli. Quant à Philippe, il me semble plus éclairé que Trump, qui attise les flammes. Ça ne donne rien de bon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.