Le chantage d’Erdogan

Erdogan à Ankara
(Photo AFP)

Des milliers de réfugiés syriens tentent de quitter la Turquie pour gagner la Grèce. Les Turcs ont ouvert leurs frontières tandis que les Grecs, notamment sur l’île de Lesbos, utilisent tous les moyens de la répression pour refouler indistinctement ceux qui arrivent dans des embarcations fragiles.

ON N’EST jamais déçu par Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie. Il avait menacé de lâcher les réfugiés qu’il abrite sur son sol moyennant six milliards d’euros en deux ans, il a tenu parole. Il a ainsi créé un chaos humanitaire d’immense ampleur ; il continue sa diplomatie en abandonnant dans la nature des personnes dont il a officiellement la responsabilité ; il a engagé une offensive dans la région d’Idlib, causant de nombreuses pertes civiles et militaires et ses forces subissent aussi des revers sous les bombes russo-syriennes. Le renversement des alliances d’un jour à l’autre a déclenché la confusion générale. Aujourd’hui, Erdogan est à Moscou pour en discuter avec Vladimir Poutine. Le président russe ne sait plus quoi faire de cet « allié » encombrant qui, incapable du moindre scrupule, bombarde indifféremment alliés et ennemis et, poussé par son obsession anti-kurde, ose défier la puissante Russie.

Un fiasco militaire.

Le premier drame est celui de ces expatriés qui paient les frais de l’étrange diplomatie de la Turquie, ce pays membre de l’OTAN qui achète des armes russes sophistiquées mais n’est pas plus fiable aux yeux de Poutine qu’il ne l’est à ceux des Européens ou des Américains. Comme Erdogan bout de passion de colère, de haine et d’aversion pour d’éventuels médiateurs, il n’écoute que lui-même, de sorte qu’il revient rarement à la raison. Son offensive au nord de la Syrie est un fiasco, mais il continue à y croire. Cependant, sa probable défaite n’est rien comparée à la fragilité de l’Union européenne, totalement dépassée par cette nouvelle crise de l’immigration. Il n’y a plus rien qui milite en faveur des réfugiés : le gouvernement allemand, qui a conçu la transaction (au prix fort) avec Erdogan, ne peut pas se permettre la moindre générosité envers les réfugiés car il est mis en difficulté par l’extrême droite. Les autres pays européens sont dominés par l’épidémie de coronavirus et sont eux aussi talonnés par l’extrême droite. Le cas de la Grèce est pire encore : la gauche a quitté le pouvoir et les forces obscures du pays mènent une guerre contre les immigrés, ce qui a nous valu des scènes de répression insoutenables sur les côtes de Lesbos.

L’Europe a eu raison, elle a tort.

Les Européens ne sauraient s’exonérer de leurs responsabilités dans cette affaire. Ils ont eu raison de trouver un arrangement avec Erdogan qui a entraîné la chute notable de l’immigration. Ils ont eu tort de lui faire confiance sur le long terme. Ils ne pouvaient ignorer que, tôt ou tard, ils les trahirait. C’est en effet un spécialiste de la trahison, qui s’entoure de terroristes pour combattre les Kurdes qu’il accuse de terrorisme ; il a fait alliance avec la Russie en croyant qu’il avait ainsi obtenu une carte blanche l’autorisant à ravager un peu plus la Syrie et maintenant, il compte les morts turcs qui ont péri dans les bombardements syriens ou russes. Il croit pouvoir jouer le rôle d’une grande puissance qui, comme les États-Unis de Trump (mauvais exemple) ou comme la Russie de Poutine, peut mettre les Européens devant le fait accompli.

Il est probable que lui et Poutine aujourd’hui n’échangeront pas de plaisanteries. Une bouffée de délire a conduit Erdogan à penser qu’il pouvait traiter Poutine comme il traite Angela Merkel, frileuse chancelière qui, pour rien au monde, n’irait tenir tête à Erdogan sur le sol syrien et peut, par ailleurs lui proposer plus d’argent. La comptabilité est en marche. Erdogan a refermé ses frontières. Il voulait, semble-t-il, effrayer l’Europe. Celle-ci en a eu maintes fois la preuve : elle ne peut pas compter sur lui. Face au dynamisme diplomatique d’Emmanuel Macron qui souhaite négocier avec les 27 et mettre au point un modus operandi, Mme Merkel freine des quatre fers. Elle est assise sur le plein emploi et des excédents budgétaires confortables. Et elle fait l’objet de toutes les critiques de l’opinion allemande. L’Europe espérait vaincre le coronavirus. Pour le moment, elle fait une rechute sur le plan migratoire.

RICHARD LISCIA

 

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2 Responses to Le chantage d’Erdogan

  1. Michel de Guibert dit :

    Erdogan rêve de rétablir l’Empire ottoman (interventions militaires en Syrie, en Libye, après l’occupation de Chypre par ses prédécesseurs, sans parler de l’influence turque dans les Balkans, notamment au Kosovo et en Macédoine)…

  2. admin dit :

    L. Liscia dit :
    On n’en dira jamais assez sur le cynisme d’Erdogan. Merci de ce très beau blog !

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