Un mauvais procès

Philippe sur le pont
(Photo AFP)

Le Premier ministre a tenu samedi une conférence de presse longue et minutieuse, avec son ministre de la Santé, Olivier Véran, et diverses sommités médicales, le tout accompagné de graphiques et de courbes. Un exposé pédagogique, en quelque sorte.

Édouard Philippe a strictement répondu à toutes les questions que se pose l’opinion, y compris les plus embarrassantes. Le gouvernement a acheté un milliard de masques, il a augmenté le nombre de lits de réanimation de 5 000 à 14 000, et M. Philippe « ne laissera jamais dire à personne qu’il y a eu un retard dans la décision ». Cette remarque s’adresse aux vives critiques formulées par les hospitaliers sur le manque de masques et de respirateurs, aux médecins qui ont saisi le Conseil d’État sur la conduite de la lutte contre l’épidémie, aux partis politiques d’opposition qui ont annoncé un vaste règlement de comptes devant la justice parlementaire. La solidarité est donc immense pendant le confinement, elle volera en éclats aussitôt après. Le Premier ministre a compris qu’on ne lui ferait ni compliments ni cadeaux et qu’il devait assurer lui-même le service après-vente. L’exécutif ne rechigne nullement à tirer de ses efforts intenses une récompense politique, mais pas plus que l’opposition n’accepte la moindre trêve. Non seulement le coronavirus est judiciarisé et politisé, il sera aussi un facteur essentiel du résultat des élections générales de 2022.

Le cas de l’Allemagne.

Dès lors, ce qu’il faut comprendre, c’est que la convocation de plusieurs enquêtes parlementaires qui, comme pour l’affaire Benalla, ont une bonne chance de finir en eau de boudin,  aurait lieu même si la France en crise n’avait pas manqué d’un masque ou d’un seul lit de réanimation. Loin de comparer la situation actuelle de notre pays à celle de l’Italie ou de l’Espagne où le nombre de contaminations est plus élevé et la mortalité plus forte, les opposants nous comparent à l’Allemagne, qui a déployé, il est vrai des efforts considérables, et où, apparemment, l’hypothèse d’un fléau du genre Covid-19 a été imaginée, ce qui a permis aux Allemands de faire face à l’épidémie avec des moyens supérieurs aux nôtres. Il semble d’ailleurs établi que, si nous avions  pu pratiquer très tôt des milliers de tests, nous aurions moins de cas de Covid. Tout le mérite en revient à la chancelière Angela Merkel, au pouvoir depuis près de 15 ans. Ce qui n’est pas le cas du président Macron, qui n’a pas encore fini la troisième année de son mandat, et de son équipe. Nicolas Sarkozy et François Hollande lui-même ont contribué, au nom de l’orthodoxie budgétaire, à la paupérisation de l’hôpital. Le tarif à l’activité, cette plaie comptable, ne date pas du mandat de M. Macron. Lentement, mais sûrement, les exécutifs qui se sont succédé depuis le premier mandat de Jacques Chirac, ont corseté l’hôpital dans une foule de règles destinées à faire des économies.

Les risques de la précipitation.

La gestion de la protection sociale par M. Macron était dans le droit fil du néo-libéralisme. Mais qui, de ceux de gauche ou de droite qui ont exercé le pouvoir, ont eu la vision ou le pressentiment ou au moins l’intuition de ce qui allait arriver, alors qu’entretemps il y a eu quatre grandes alertes Sras, Mers, Ebola et H1N1 ? Il faut donc une sacrée dose d’hypocrisie pour adresser un blâme au gouvernement alors que rien ne dit que d’autres auraient eu l’intelligence de réagir dès le mois de décembre et d’imaginer que l’épidémie à Wuhan allait rapidement déborder les frontières de l’Europe, de la France et du monde. La conférence de presse très didactique de samedi dernier avait pour principal objectif de montrer que la précipitation comporte des risques substantiels, qu’on ne fait pas une étude sur une cohorte de 20 ou même 50 malades, mais sur beaucoup plus et dans plusieurs pays à la fois. On ne se jette pas sur un médicament sans avoir la preuve qu’il ne provoque pas des effets secondaires. Une des oratrices de samedi a expliqué que plusieurs médicaments (et parfois des médicaments associés) faisaient l’objet d’études cliniques sur de grandes cohortes de patients et dans plusieurs pays. Au demeurant, le gouvernement n’a pas interdit la vente de l’hydroxychloroquine et, même si le Pr Didier Raoult a refusé de faire partie du Conseil scientifique de l’Élysée, il a toute l’estime du gouvernement, qui ne voit nullement en lui un professeur Nimbus ou un illuminé.

L’unité nationale en cause.

Le coronavirus ainsi politisé pose, à un moment périlleux de notre histoire, la question de l’unité du pays. L’exécutif exige la discipline du confinement et réclame l’unité du front contre l’épidémie. Bien sûr, l’unité est un ciment qui favorise la popularité du président et c’est pour cette raison que les partis d’opposition lui sont hostiles. Je crois qu’à l’épreuve de cette guerre contre le virus,  apparaît la vérité des caractères. D’aucuns poursuivent leur tactique de conquête du pouvoir et la détresse du peuple ne les empêche nullement d’utiliser quelques stratagèmes. C’est un jeu assez dangereux (car il pourrait se retourner contre eux) pour qu’Olivier Faure (PS) et Gérard Larcher (LR) aient rappelé la nécessité pour le pays d’affronter uni l’épidémie. D’autres sont assez intelligents pour comprendre que nous sommes tous concernés, qu’il s’agit d’une épidémie comme nous n’en avons pas connu depuis un siècle, que c’est une question de vie ou de mort, non pas pour un ou beaucoup d’hommes et de femmes, mais pour une nation. Or, en gros, la discipline du confinement a été respectée. Les Français sont effrayés, ils ne cèdent pas à la panique, ils vénèrent leurs soignants, et cette unité que l’opposition a cherché à instrumentaliser, eux, ils y croient.

RICHARD LISCIA

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11 Responses to Un mauvais procès

  1. Jean dit :

    Il m’arrive parfois de n’être pas d’accord avec vous et il est arrivé que nous échangions des commentaires un peu rudes. Pour autant je partage votre avis sur ce mauvais procès. Cette conférence que j’ai suivie au mot près était d’une belle tenue et l’on ne peut faire porter au gouvernement actuel – dont on peut ne pas partager les options, et c’est mon cas – les maux qui nous accablent tous aujourd’hui. Et le tarif à l’activité a été une erreur majeure, avec quelques autres, bien avant l’exécutif actuel. Foin de toute instrumentalisation de bas niveau, le temps est à la solidarité, à la retenue et, après les mots, à l’action. Puissions-nous tous en sortir grandis, en n’oubliant pas celles et ceux d’entre nous, partis seuls ou presque.

    • D.S. dit :

      Effectivement les dirigeants actuels servent de bouc émissaire et d’exutoire. Si mise en cause il doit y avoir, je comprendrais mieux qu’elle concerne la totalité de la classe politique des dernières décennies.

  2. dmoutel dit :

    Il est certain que celui ou celle qui prétendrait avoir fait mieux que Macron, Philippe ou Véran, face au Covid19, n’est pas encore né(e). La crise est gérée avec les moyens du bord, la France n’a peut-être plus le meilleur système de soins du monde, et nos dirigeants expliquent que s’ils pouvaient faire mieux ils ne s’en priveraient pas. L’heure est à l’action, le débriefing c’est pour plus tard . Ce qui n’interdit pas de penser aux questions qui viendront après : les « propos alarmistes » de Mme Buzyn en janvier ont-ils été pris en compte ? Sinon aurait elle du démissionner ? A-t-on réagi trop tard par rapport à ce qui se passait en Chine, puis en Italie du Nord ? Personnellement dans l’action, je n’ai pas la réponse.

    Réponse
    Ces questions me semblent bien superficielles par rapport au danger que nous courons tous. Survivons d’abord et laissons les polémiques s’éteindre.
    R.L.

    • Michel de Guibert dit :

      De quels « propos alarmistes » de Mme Buzyn en janvier voulez-vous parler ?
      « Le risque d’importation depuis Wuhan est quasi nul, le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible » (sic) Agnès Buzyn, le 24 janvier 2020 à la sortie du Conseil des ministres.

      Réponse
      Voir le blog du 18 mars. La citation que vous mentionnez est en parfaite contradiction avec ses révélations au « Monde » à la mi-mars. Elle affirmait qu’elle a avait averti le gouvernement d’un immense danger dès le début de janvier.

      • Michel de Guibert dit :

        De fait la citation des propos d’Agnès Buzyn en date du 24 janvier que je mentionne est en parfaite contradiction avec ses « révélations » au « Monde » du 17 mars… après coup !

        • Patrice Martin dit :

          Il est hautement probable qu’elle a réellement averti sa hiérarchie, car le Premier ministre s’est révélé incapable d’infirmer ses dires. Et pas de façon verbale mais écrite, le genre SMS ou mail, qui laisse des traces et qu’elle pourra produire le moment venu devant un tribunal. Après, l’incohérence entre les informations qu’une responsable délivre au président et celles qu’il balance à la populace, c’est l’alpha et l’oméga de la politique. Le révéler ressemble beaucoup à une trahison et le moment est vraiment très mal choisi. On aurait mieux compris si elle l’avait fait après le carnage, non seulement de la population mais aussi de ses confrères.

  3. Langer dit :

    Bonsoir,

    Comme vous je pense que le gouvernement gère au mieux une situation qui prend le monde entier au dépourvu. Je les ai écoutés samedi, et je les ai trouvés compétents et professionnels. En tant que médecin et en tant que citoyenne je me sens soutenue, c’est déjà pas mal.
    AL

  4. Laurent Liscia dit :

    Mais les polémiques s’éteindront-elles ? Elles risquent plutôt de s’enflammer à mesure que le nombre de décès grimpe. C’est ce à quoi je m’attends aux US. Espérons aussi que l’économie survive au choc.

  5. Picot dit :

    Non, nos dirigeants, sans parler de leur prédécesseurs Sarkozy et Hollande particulièrement discrets en ce moment, n’ont pas fait ce qu’il fallait. Trop tard et trop peu, sans parler des mensonges. Cerise sur le gâteau : le Conseil d’Etat, saisi par les soignants sur l’urgence d’avoir du matériel (masques, solution HA etc…) a le culot de répondre que tout est parfaitement bien géré. Demandes rejetées. Donc un lâchage en règle des professionnels de santé. Nous allons avoir beaucoup, beaucoup de mal à l’oublier.

    Réponse
    Aucun risque : vous ne l’oublierez jamais.
    R. L.

  6. Patrice Martin dit :

    Vous écrivez que le gouvernement n’a pas interdit la vente de l’hydroxychloroquine, certes, mais le ministre de la Santé n’a accordé la délivrance du protocole Raoult qu’aux malades hospitalisés, donc présentant déjà des lésions pulmonaires avancées, stade où ces médicaments sont totalement inefficaces, dixit Raoult lui-même. Le principe de précaution ne tient pas s’agissant de médicaments qui ont été consommés sans dommage par des centaines de millions d’êtres humains depuis des dizaines d’années et dont tous les généralistes connaissent les rares effets secondaires et sauraient les détecter, les surveiller ou les prévenir. Faut-il vraiment attendre quelques mois les résultats d’études randomisées en double aveugle contre placebo quand chaque jour nous apporte quelques centaines de morts ? Beaucoup d’entre nous trouvent cette décision extrêmement bizarre. Au-delà du traitement lui-même, un éventuel succès (je n’ai moi-même aucune certitude actuellement) de la méthode Raoult, qui suppose de tester massivement avant de traiter tous les patients contaminés, ne risquerait-il pas de faire ressortir encore plus cruellement nos pénuries en tests et peut-être en médicaments ?

    Réponse

    Je ne comprends pas votre point de vue. Vous êtes médecin et vous savez que recourir massivement à un médicament qui soigne une maladie doit prouver son efficacité et sa non nocivité dans une autre pathologie.
    RL.

    • Michel de Guibert dit :

      Il est vrai que si l’hydroxychloroquine a une action (?), c’est uniquement de réduction de la charge virale aux premiers stades de l’infection (action in vitro, et peut-être in vivo), mais certainement pas aux stades de décompensation par dérèglement du système immunitaire.
      Cela dit, il est particulièrement inopportun de donner de faux espoirs à la population à coup de grandes déclarations médiatiques de la « star mondiale » comme il se définit lui-même avec des études préalables biaisées des plus contestables.
      Richard Liscia, qui n’est pas médecin, fait preuve de plus de lucidité et de prudence.

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