Les vrais facteurs de la crise

Angela Merkel
(Photo AFP)

Une carte mondiale des cas publiée par deux grandes institutions scientifiques américaines permet de mieux comparer les effets de l’épidémie entre les pays. Le degré de développement, ou peut-être la discipline variable d’un pays à l’autre, ou encore l’intensité relative des efforts pour sortir de la crise sanitaire expliquent probablement les différences, parfois lourdes, entre les résultats.

UNE reproduction pure et simple de la carte aurait été fastidieuse. Dans la plupart des pays, on sait, par exemple, que les États-Unis, tout de suite après le déni affiché par Donald Trump, ont perdu un temps précieux avant d’instituer le confinement, très partiellement et à contre-cœur. Pour les pouvoirs publics en France, il serait donc sans intérêt de démontrer que les Français font mieux que les Américains. C’est pourquoi nous avons choisi de comparer la France et l’Allemagne, deux pays voisins, atteints à peu près de la même façon, mais alors que la première subit des conséquences clairement plus graves que la seconde. Nous totalisons ce matin 45 170 cas, et l’Allemagne près de 67 000, soit 50 % de plus. Mais nous comptons 3 024 morts, notre voisine « seulement » 650 morts et, tandis que le nombre de guérisons en France est de 7 964, celui des guérisons allemandes est de près de 50 % supérieur : 13 500. La réaction  allemande, peut-être stimulée par un nombre de contaminations supérieur à la moyenne mondiale, a donc été plus vive et plus efficace et s’explique sans doute par le dépistage des cas (qui a augmenté la statistique de la contamination) et un recours plus acharné aux mesures de prévention, la mortalité allemande étant relativement faible par rapport au nombre de cas et le nombre de guérisons plus élevé à cause, là encore, d’un recensement plus grand de cas grâce au dépistage.

La référence allemande.

Si on se réfère à l’Italie et à l’Espagne, la France fait beaucoup mieux. Mais notre référence doit être le pays qui réagit le mieux à la crise. Et s’il est indispensable de demander des comptes à nos dirigeants sur la gestion de la crise, c’est par comparaison avec les nations du même poids que la nôtre que le calcul doit être fait. Cependant, il existe d’autres paramètres qui ne sont pas inclus dans les chiffres. L’obéissance absolue aux ordres de confinement a été lente à pénétrer les esprits, ce qui, vraisemblablement, nous a fait perdre un temps précieux. La pénurie de masques et de surblouses aura sûrement constitué un facteur négatif en France. Le « cluster » qui s’est formé dans le Grand Est à l’occasion d’une réunion évangéliste ne s’est pas produit en Allemagne. L’aide hospitalière allemande à la France, contrainte de « dépayser » d’urgence les malades graves pour lesquels il n’y avait plus de lits de réanimation, a certainement aidé à empêcher le décès de nombreux patients français. L’Allemagne sort donc doublement victorieuse de ce « benchmarking », parce qu’elle avait les moyens du dépistage et qu’il lui restait des lits pour les malades français. Ce n’est pas un vain constat. Paris et Berlin ne s’entendent guère sur le financement des terribles conséquences de l’épidémie sur les économies européennes. Mais la chancelière Angela Merkel n’a pas hésité à accorder des lits disponibles à des patients français.

Une autre défaite européenne.

Ce qui ne diminue en rien la responsabilité de l’Union européenne dans la dimension de l’épidémie. Ces mesures de précaution dont l’Allemagne a bénéficié et qui lui ont permis de sauver tant de vies humaines, c’est à l’échelon européen qu’elles auraient dû être prises depuis longtemps. L’expérience allemande démontre de façon éclatante que la France, l’Italie et l’Espagne auraient dû se mettre au diapason de l’Allemagne, avoir assez de curiosité pour apprendre ce qu’elle a fait, et organisé des dispositifs nationaux comparables au sien. La crise du Brexit, le conservatisme des Européens du Nord, la suspicion qu’inspirent les pays dits du Sud aux Allemands et aux Scandinaves, l’insuffisance du dialogue entre Macron et Merkel (ont-ils jamais évoqué ensemble l’hypothèse d’une épidémie d’une telle ampleur ?) sont des explications possibles qu’il ne faut pas négliger. Le nombre infini des attendus dans l’acte d’accusation établi contre le gouvernement français ne doit pas cacher une vérité implacable : nous n’étions pas préparés et si nous ne l’étions pas, ce n’est pas la faute exclusive de Macron, mais celle des dirigeants qui l’ont précédé.

RICHARD LISCIA

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7 Responses to Les vrais facteurs de la crise

  1. Michel de Guibert dit :

    Le dépistage beaucoup plus massif en Allemagne explique pour une large part le moindre taux de mortalité (si on augmente le dénominateur, on obtient un taux plus faible de mortalité).
    L’épidémie n’est pas terminée, et on ne sait comment cela va évoluer dans les différents pays, y compris pour ce qui est de l’Allemagne.

  2. perrez dit :

    La « vérité implacable » pourrait être nuancée par plusieurs éléments. Le dépistage massif en Allemagne en premier lieu, comme le dit justement Michel, et l’évolution de l’épidémie sur une population vieillissante enfin.
    Nous sommes médecins et nous nous méfions des procureurs médiatiques.
    Quels pays étaient préparés à cette épidémie ? L’adaptation de chaque pays s’est faite sur l’expérience de ceux qui ont été touchés en premier.
    Le problème a été l’annonce tardive de l’épidémie par la Chine, elle porte la lourde responsabilité de cette pandémie.
    Cela ne m’empêche pas d’apprécier vos éditoriaux que je lis avec plaisir.

    Réponse
    Merci. Mais je tiens à préciser que je suis complètement hostile aux « procureurs médiatiques ». Dans cette chronique, j’ai voulu montrer que le procès fait à ce gouvernement est injustifié. Il me semble que j’ai été le premier à mentionner le dépistage en Allemagne comme l’une des raisons du meilleur bilan allemand.
    R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Meilleur bilan en Allemagne ou décalage de 10-12 jours du pic de l’épidémie en Allemagne en retard sur nous, comme nous le sommes par rapport à l’Italie ?

      Réponse
      Non. La mortalité due au virus en Allemagne est très clairement inférieure à la nôtre. J’ai donné des chiffres.
      R.L.

      • Michel de Guibert dit :

        Vous avez donné des chiffres, oui, à l’instant T, et je vous ai déjà signifié que le dépistage beaucoup plus massif en Allemagne expliquait pour une large part le moindre taux de mortalité (si on augmente le dénominateur, on obtient un taux plus faible de mortalité !).
        Attendons les prochains jours et les prochaines semaines avant d’affirmer que la mortalité sera moindre en Allemagne.
        Réponse
        Comme souvent, je ne comprends pas trop bien le coupage de cheveux en quatre. Si le dépistage massif explique la faible mortalité allemande, pourquoi le mortalité va-t-elle soudain augmenter ? Quant à attendre, oui, très bien attendons, de toute façon nous ne faisons que ça.
        J’ajoute que le bilan du 2 avril au soir est de 1 000 morts en Allemagne contre plus de 4 000 en France. Je vais donc attendre quelques jours pour vous montrer que la temps favorise nos voisins d’outre-Rhin.
        R.L.

  3. Doriel pebin dit :

    S il fallait chercher un coupable, il faudrait citer en premier les gouvernants chinois. À l’évidence, ils ont menti en minimisant la dangerosité du covid. S’ils avaient alerté sur sa gravité très supérieure à celle de la grippe, les mesures de prévention auraient été plus drastiques et nombre de morts évitées. Le système démocratique a encore de beaux jours devant lui face à ces dictatures et à leur propagande.

  4. isaelle dit :

    Le gouvernement est totalement responsable de l’incurie mais ne s’avouera jamais coupable.C’est l’histoire qui se renouvelle à chaque catastrophe et ce depuis 1870, voire sous louis XIII. Le grand est sera toujours le souffre douleur du pays.

  5. admin dit :

    Laurent Liscia dit :
    Il n’y a que trois grands pays au monde qui aient bien réagi à cette crise: La Corée du Sud, de loin en tête, l’Allemagne et le Japon. Personne n’éait vraiment prêt, et la Chine aurait pu communiquer un peu mieux. Mais dans l’ensemble, on peut probablement prédire que ce fléau, comparable a la grippe espagnole, n’aura certainement pas les mêmes consequences – sauf si l’Afrique et l’Amérique du Sud ne se mettent pas au diapason mondial; et si la Russie continue de mentir.

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