La fracture américaine

Trump n’est pas un accident
(Photo AFP)

Violente et durable, la crise raciale aux États-Unis, qui s’ajoute à la crise sanitaire et économique du monde entier, mérite qu’on s’y attarde, principalement pour éviter les comparaisons hasardeuses qui ignorent la réalité historique, sociale et institutionnelle en  Amérique.

LES ÉTATS-UNIS sont nés d’une immigration désordonnée et sauvage qui a permis à des peuples venus des autres continents de s’y installer au prix du génocide des Indiens. Ce péché originel a été vite suivi d’une faute collective et tout aussi grave : l’esclavage. Ce qui n’a pas empêché les Américains de devenir une superpuissance économique et politique mais qui a créé au sein de la population des lignes de fracture. L’esclavagisme a été remplacé par le racisme, et les immigrants venus du Nord de l’Europe ont commencé à assurer leur supériorité sur les immigrants venus du Sud. Des dirigeants américains conscients de leurs devoirs ont tenté à plusieurs reprises, souvent au prix de leur vie (Kennedy, Lincoln, Martin Luther King, Bobby Kennedy), de combler les clivages en s’appuyant sur une Constitution qui assure les mêmes droits à tous les êtres humains mais n’est pas forcément appliquée par d’autres détenteurs du pouvoir.

Trump attise les flammes.

Il est faux de désigner les Républicains comme les représentants de la droite extrême et les Démocrates comme ceux de la gauche. Cela n’a pas toujours été le cas. Ce qui est plus vrai, c’est que l’esclavage n’a pu être aboli qu’au prix de la guerre de sécession et que les partisans de la Confédération, prédominants dans le Sud profond, se sont réfugiés chez les Républicains dont ils ont peu à peu changé profondément les valeurs. Lincoln, l’architecte de l’abolition, était républicain. Et pas plus tôt qu’au milieu du vingtième siècle, les ségrégationnistes, qui réclamaient une forme d’apartheid, étaient encore démocrates. On n’expliquera jamais assez que le président Lyndon Johnson, successeur de Kennedy, a perdu des masses d’électeurs démocrates en appliquant à la lettre le programme d’émancipation raciale conçu par Kennedy. Quand il a décidé d’être candidat, Donald Trump a d’abord hésité : il a fini par choisir le parti qui convenait le mieux à ses « idées », les Républicains. Au début il avait tous ses ténors contre lui, depuis, il les a matés. Tandis que le parti républicain incarnait  de plus en plus la droite, la loi et l’ordre, comme l’a encore rappelé Trump il y a quelques jours, la glorification du business, le mépris des droits des travailleurs, le déni du réchauffement climatique, le parti démocrate attirait vers lui des hommes et des femmes soucieux de l’égalité sociale, du droit à la santé et à l’emploi et de la lutte en faveur de l’environnement. Les démocrates comptent dans leurs rangs des extrémistes, mais aussi des féministes, des imprécateurs mais aussi des centristes, des socialistes mais aussi des défenseurs de l’économie de marché. Donald Trump caricature les démocrates en n’y voyant que de dangereux révolutionnaires alors que lui-même, après avoir tétanisé l’ensemble des Républicains, manipule le droit, ne respecte pas vraiment la Constitution et attise les conflits internes pour mieux régner sur le pays.

Le règne de l’injustice.

C’est dans ce contexte très nuancé et compliqué que s’est produit le meurtre de George Floyd, un père de famille de Minneapolis qui a été tué de sang-froid, lentement,  par un policier qui l’a étranglé. La scène a été filmée. Ce genre de crime commis par les diverses polices américaines s’est produit des dizaines, peut-être des centaines de fois. Celui de Minneapolis a été l’allumette qui a déclenché l’incendie national. Trump a immédiatement condamné l’acte du policier, après quoi il a cherché tous les moyens de se servir de la crise. Face aux pillages, il s’est présenté comme le seul vrai défenseur de l’ordre, faisant vibrer une corde capable d’influencer une partie de l’électorat blanc, horrifié par la violence et les excès. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est le sort collectif de la communauté noire qui est désastreux ; c’est l’injustice monstrueuse qui l’accable ; c’est aussi le cynisme de Trump, incapable de la moindre empathie pour les minorités et en définitive affichant un cynisme que les plus droitiers de ses prédécesseurs n’ont pas manifesté. Destructions et vandalisme sont éminemment regrettables, mais posez-vous la question : si vous étiez noir (ou asiatique) aux États-Unis, ne seriez-vous pas en colère après 240 ans d’injustices systématiques qui bafouent un droit par ailleurs vigoureux car c’est celui de la plus grande démocratie du monde ? Est-il seulement normal que la nation américaine et son président ne fassent pas le deuil solennel de la mort d’un innocent aux mains de policiers dont le premier devoir est de sauver des vies ?

Nous sommes tous menacés par Trump.

Nombreux sont ceux qui sont prompts à tracer des parallèles entre la crise américaine et la crise française. C’est la plus erronée des voies. Nous n’avons pas eu besoin d’abolir un esclavage que nous n’avons pas pratiqué (sauf pour le transit des esclaves vers le continent américain). La revendication des Noirs, c’est la liberté, pas des hausses de salaires ou des baisses d’impôts. Notre président n’est pas un hurluberlu, un clown, un ignorant doublé d’un Machiavel. Le racisme et l’antisémitisme en France sont moins le fait de l’extrême droite que de l’islamo-gauchisme et des terroristes en puissance. Aussi, bien que le cas d’Adama Traoré, mort il y a quatre ans après une interpellation, relève de la violence policière et bien que les cas de manifestants sérieusement blessés soient nombreux, on ne peut pas vraiment parler d’une violence des forces de l’ordre qui serait aussi étendue et anti-démocratique qu’aux États-Unis. Ce qui n’empêche nullement de protester contre le décès de Traoré ni de s’étonner de ce que les expertises soient contradictoires. Le seul point de comparaison est le suivant : une société divisée est vulnérable. Trump n’est pas arrivé au pouvoir par accident. Il a été porté par une petite moitié du pays composée d’ardents fascistes, de conservateurs tranquilles qui n’ont même pas vu qu’il s’agissait d’une supercherie et de Républicains qui se sont soumis à lui pour ne pas trahir leur parti ou par intérêt personnel. Du coup, il pourrait y avoir un Trump dans chaque démocratie, un Trump dont la caractéristique première est qu’il faut beaucoup moins de temps pour le mettre au pouvoir que pour s’en débarrasser.

RICHARD LISCIA 

PS-Des milliers de médecins et de chercheurs ont remis en cause la qualité de l’étude sur 96 000 patients publiée par le Lancet et montrant l’inefficacité de la chloroquine. Du coup le Lancet publie une mise au point. Donc, on ne sait rien en réalité. J’ai mentionné l’étude dans un blog récent, mais je ne suis pas coupable des biais qu’elle contenait et je ne m’excuserai pas auprès de lecteurs qui m’ont envoyé des lettres d’injures; Il faut maintenant disposer d’une étude dont les conclusions seraient irréversibles. Bien entendu, la faute de la revue scientifique britannique est consternante. Ce qui ne veut pas dire non plus que le traitement à la chloroquine n’est pas dangereux.

R.L.

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6 Responses to La fracture américaine

  1. mathieu dit :

    C’est cette « plus grande démocratie du monde » qui peut élire un histrion irresponsable à la Maison Blanche! Qui y a aussi placé le vertueux Obama, lequel, hélas, n’a su faire mieux que ses prédécesseurs pour couper les têtes de cette hydre maléfique du racisme. Cette démocratie qui s’accommode si bien de cette société communautariste à plusieurs vitesses. Démocratie capable de sauver le monde, capable aussi de bafouer les résolutions de l’ONU, tous partis et présidents confondus. Démocratie qui peut mettre à la ceinture de chaque citoyen une arme… de destruction bien plus massive que les missiles du regretté Saddam Hussein !
    Mais démocratie qui, par deux fois, a permis à l’Europe de vivre libre ! Démocratie enfin, qui, à ce jour en tout cas, ne permet pas à un danger planétaire d’occuper plus de huit ans la magistrature suprême!
    PS: Merci de votre lucidité, dans ce billet instructif et équilibré, à reconnaître que notre racisme/antisémitisme n’appartient pas à la seule extrême-droite… « même si elle en a sa part ». Je ne l’ai pas toujours lu avec autant de netteté. Mais je ne suis pas, il est vrai, toujours sur le blog !

    Réponse
    Le regretté Saddam Hussein ?
    R. L.

  2. Laurent Liscia dit :

    Comme tu dis: aucun rapport entre les deux crises. Ce qui nous arrive ici n’est que le long prolongement de la Guerre civile, dont les braises perdurent. L’esclavage est l’un des pêchés originels de ce pays (avec l’annihilation des autochtones), et il n’a pas été possible, même pas à Obama, d’ouvrir une vraie conversation sur ce sujet.D’où les violences : le non-dit finit toujours par s’exprimer.
    Quant au rappel sur Lincoln, et la métamorphose très récente du parti démocrate, très bien vu. Les Républicains de Lincoln étaient les progressistes d’antan …

  3. Liberty8 dit :

    Esclavage dans les colonies françaises
    traite dans les colonies françaises abolition en 1814
    Abolition esclavage :1848 (petite interruption entre 1794 et 1805 dans les colonies de l’époque.De 1789 a 1794 partout sauf dans les colonies donc comme il n’y en avait pas ailleurs: nulle part).
    en 1848 174000 esclaves entre la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane.
    On n’était pas tout nets à l’époque.

  4. admin dit :

    L’esclavage n’a pas eu en France l’importance historique qu’il a eue aux États-Unis dont il a été à bien des égards l’instrument fondateur. Il ne s’agirait d’un « curieux oubli » que si je m’autorisais, dans une réflexion historique, à écrire dans un blog plus que les 1 159 mots de celui-ci. Ma mémoire ne m’a pas fait défaut puisque j’ai signalé le transit en France des Africains esclavagisés en partance pour le continent américain.
    R. L.

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