Sur la violence policière

Manifestation à Toulouse
(Photo AFP)

Aucun argument ne peut atténuer les conséquences délétères de la violence policière contre les minorités en France. Tenter de l’expliquer par les circonstances politiques ou sociales, c’est nourrir le feu. Des manifestations massives ont eu lieu dans le pays, malgré des interdictions officielles. Elles n’en ont pas moins leur légitimité.

ON SAIT ce qui les a déclenchées. C’est le déni de justice opposé aux demandes insistantes de la famille d’Adama Traoré, du nom de ce jeune homme mort il y a quatre ans au cours d’une interpellation musclée. Il n’y a pas d’autre solution qu’une enquête exhaustive et définitive sur les circonstances de la mort d’Adama, par opposition à toute une série d’expertises contradictoires qui n’ont eu pour unique effet que d’augmenter chaque jour l’exaspération de ses proches et, finalement, de tous ceux, blancs et noirs, qui ne supportent pas l’impunité ainsi accordée aux auteurs de l’homicide, fût-il involontaire. Ne rien faire, c’est envenimer le débat, couvrir les policiers, c’est laisser les émeutes se propager, recourir, pour les réduire, à la répression et regarder ailleurs pendant que la maison brûle. Le meurtre lent et abject de George Floyd à Minneapolis a apporté un souffle nouveau aux défenseurs de la mémoire d’Adama Traoré. Ils y ont vu le lamentable exemple de ce qui arrive quand on ne combat pas la violence policière. L’Amérique n’est pas la France, mais elle nous envoie comme un miroir l’image de ce que notre pays risque de devenir : une société où, malgré des textes fondamentaux puissants et solides, l’on meurt d’avoir été différent.

Au fond des crânes.

Il est courant de dire que, si le racisme existe en France, il est peut-être moins répandu qu’ailleurs. Ce n’est pas sûr. Le racisme et l’antisémitisme sont moins arrogants qu’aux États-Unis, probablement parce que les minorités sont plus réduites ici que là-bas. Il prend des formes plus discrètes, il résulte plus des pulsions personnelles de haine que de la forme des institutions, mais il se love discrètement au fond des crânes, au fond des âmes. Visible ou refoulé, il creuse des divisions ineffaçables. Quoi qu’il en soit, la colère est si vive chez les Français noirs que la justice, sinon le gouvernement, doit leur donner un gage. Elle doit reprendre à partir de zéro l’enquête sur la mort d’Adama ; elle doit entendre ces milliers de manifestants non violents et disciplinés ; elle doit s’exprimer et non se taire. Car, où allons-nous de ce pas fébrile, sinon à un choc entre communautés ? Que deviendra le fameux vivre ensemble dont tout le monde se gargarise mais qui n’empêche aucun clivage ? Et comment réhabiliter la police (et la justice) si elles n’ont pas assez d’honneur et de courage pour donner suite aux doléances des victimes ? Le pire, dans l’affaire, c’est d’apprendre que des policiers français ont organisé une sorte de réseau social sur lequel ils expriment sans vergogne leur racisme. Un scandale, une forfaiture, un délit sanctionné par la loi que les forces de l’ordre unanimes doivent dénoncer haut et fort si elles ne veulent pas être couvertes d’un opprobre qui les affaiblirait durablement dans la mission qui leur est confiée.

Le rôle de la peur.

Certes, l’ingrédient de la violence raciste, c’est la peur. La peur d’un pays bigarré et divers,  la peur de l’autre, de celui qui, abandonné par la société, risque de devenir un danger pour elle. Mais sans revenir sur le besoin que nous avons collectivement de faire un meilleur sort aux minorités, car tôt ou tard nous paierons le prix de les avoir délaissées ou même ignorées, il faut réprimer cette peur. Dans l’un de ses livres, Barack Obama raconte que lorsqu’il était adolescent, sa grand-mère blanche lui expliquait qu’elle n’était pas rassurée si un jeune Noir marchait derrière elle dans une rue déserte. Le jeune Barack était donc écartelé entre l’amour que lui inspirait sa grand-mère et l’indignation que soulevaient en lui ses propos. Elle lui disait la vérité, la vérité lui était insupportable ; et il a alors compris qu’on ne règlerait pas le problème en interpellant tous les jeunes Noirs qui marchent dans la rue.  En les interpellant ou en les tuant. Dites-vous bien que le jeune Noir, par le hasard des choses,  pourrait être votre fils ou votre petit-fils. Comme Obama l’a dit après la mort de Trayvon Martin tué par un vigile dans des circonstances pires que celles d’Adama Traoré, « il aurait pu être mon frère ». En réalité, nous sommes tous des êtres humains, donc, en principe, des frères.

RICHARD LISCIA

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4 Responses to Sur la violence policière

  1. Riot François dit :

    Comme à l’accoutumée, je vous lis depuis 1969, tous les jours que Dieu fait avec gourmandise tant le fond est bien vu (voire seulement suggéré, si le sujet est trop à risques ) et la forme plaisante. Merci beaucoup de prendre le temps de réfléchir pour nous qui n’en avons guère.
    In cauda venenum, je vous en ai voulu longtemps quand je me battais dans les syndicats de ne pas toujours soutenir les libéraux…et je vous lisais alors pour savoir comment faire pour faire et vous faire penser différemment…Et puis les erreurs grossières de tant de gouvernants vous ont fait voir et dire autrement, tout en vous limitant au politiquement correct mais non sans suggérer qu’existent dans les rouages de la politique des échelons incontournables.

    Réponse
    L’expression politiquement correct correspond à une accusation que se lancent facilement ceux qui le sont et ceux qui ne le sont pas. Vous êtes « mon » politiquement correct.
    R. L.

    • D.S. dit :

      Curieuse accusation que celle « de ne pas avoir soutenu les libéraux », ou encore celle « de soutenir ou de ne pas soutenir tel ou tel homme politique ». Ce que j’aime dans les écrits de Richard Liscia, c’est sa recherche de l’objectivité idéale. Si on commence à soutenir untel ou untel, on perd évidemment son objectivité. Signé, un lecteur également assidu depuis le milieu des années 80.

  2. Num dit :

    L’affaire Adama n’a rien à voir avec la mort de George Floyd et l’amalgame qui est fait sciemment n’est pas innocent.
    Non la France n’est pas l’Amérique et la police en France n’est par raciste. Il est de notre devoir de soutenir nos policiers qui assurent notre sécurité quotidienne dans des conditions extrêmement difficiles. Inutile de décrire l’accueil qu’il leur est réservé dans les cités. Je ne sais pas d’où sort ce soi disant réseau social mais ça me paraît douteux.
    Je plains nos forces de l’ordre qui sont lâchées et lynchées par quelques manifestants pas aussi purs qu’on veut le croire, les artistes en mal de se faire entendre, les médias et maintenant nos dirigeants.
    La voie la plus sûre vers « le choc entre communautés » est celle qui consiste à faire passer nos courageux policiers pour des coupables en puissance et le meilleur moyen de les décrédibiliser dans leur mission de maintien de l’ordre si nécessaire à notre vie démocratique. Ne jetons par leur honneur aux chiens, les conséquences seraient dramatiques et irréversibles.
    Réponse
    Je n’ai pas fait l’amalgame Traoré-Floyd. J’ai montré tout le contraire (chronique du 3 juin). Il demeure qu’il existe dans la police française des éléments racistes et qu’il est impératif de les juguler. Le danger du racisme est infiniment plus grave que la mauvaise humeur des policiers. Bien sûr, il est très compliqué de distinguer le bon grain (majoritaire) de l’ivraie (minoritaire).
    R. L.

  3. mathieu dit :

    « La police (et la justice) [n’auraient] pas assez d’honneur et de courage pour donner suite aux doléances des victimes ». Ce n’est pas encore une accusation… mais un interpellation grave de notre Justice. En l’absence d’information précise sur l’affaire Traoré (ce qui est le cas de la plupart des « indignés » sur ce sujet, y compris les plus médiatiques), je me garderai, bien humblement, de porter un jugement sur cette institution, dont j’espère de tout cœur la sérénité autant que l’intransigeance. Ce qui serait inquiétant, serait qu’elle modulât ses sentences et son action selon l’ampleur de la vox populi, démontrant là que la Justice, si elle est aveugle… ne serait pas sourde!
    Quant à la violence policière chez nous, je crains – ou me rassure – qu’elle ne soit que pour faible part, ancrée sur du racisme. Elle est le mal constitutif de l’homme « fort » (et en nombre), qui détient, l’espace d’un instant, un pouvoir total sur son frère plus faible: je ne compte plus, dans ma longue vie aux Urgences, le nombre d’interpellations musclées par 3 ou 4 agents défoulant leurs instincts primaires et belliqueux sur une victime au sol, sur-maîtrisée, dont la peau, veuillez le croire, pouvait avoir toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, du blanc au noir!
    Il n’est aussi que d’observer la sur-réaction des forces de l’ordre, toujours prêtes à en découdre dans les manifs, à « se lâcher », dosant rarement l’intensité de la réaction de l’agressé (casqué) envers l’agresseur (parfois casqué lui aussi, c’est vrai). Quand l’obligation première du serviteur de l’ordre est le contrôle de soi, avant même la maîtrise des autres…
    Mais je pense qu’on n’entre pas dans la Police totalement par hasard. Sans violence mais avec quelle frénésie a-t-on vu ces deux derniers mois nos agents de la Sécurité se jeter avec appétit, « fondre comme l’aigle sur la vieille buse », sur de petits pères de famille randonnant sur des flancs de montagne déserte ou foulant de façon téméraire quelque plage de sable fin !

    Réponse
    Attention à la rigueur des citations. La phrase que vous commentez si longuement est la suivante : « Comment réhabiliter la police et la justice si elles n’ont pas assez d’honneur et de courage » etc. Ce qui veut dire qu’elles ont les deux, honneur et courage.
    R. L.

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