Racisme : le balancier

Macron : l’alternative
(Photo AFP)

La lutte contre le racisme, fortement encouragée par les très graves incidents raciaux aux États-Unis, a vite pris en France une connotation politique. En définitive, les puissantes manifestations dans nos grandes villes ont pris davantage la défense de George Floyd que celle d’Adama Traoré.

CET amalgame, à la fois inévitable et regrettable, pose un dilemme aux pouvoirs publics. Il leur était impossible de ne pas dénoncer le racisme policier quand il se manifeste, ce qu’a fait le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner ; il leur était tout aussi impossible d’abandonner les forces de l’ordre, premier instrument de l’ordre civil, en rase campagne, ce qu’a fait le Premier ministre, Édouard Philippe. Emmanuel Macron, quant à lui, s’est hâté de dire que les policiers n’ont rien à voir, « à une majorité écrasante », avec le racisme. Il s’en expliquera dans son allocution télévisée de dimanche prochain. Mais nous savons déjà que les violences policières ne s’adressent pas qu’aux minorités en général et aux Noirs ne particulier. La répression des violences des gilets jaunes en a largement témoigné.

Une émotion à retardement.

Il demeure que la video du meurtre de George Floyd, commis de sang-froid par un policier,  a fait le tour du monde et épouvanté des milliards de personnes ; et que la famille et les avocats d’Adama Traoré ne pouvaient pas ignorer l’effet d’aubaine qu’ils en tireraient. Il s’en est suivi une analyse en vertu de laquelle M. Traoré est mort exactement de la même façon que M. Floyd et que ceux qui se sont tant émus du crime de Minneapolis n’avaient pas le droit de ne pas réclamer justice pour la victime française. Sur une situation qui soulève une émotion nationale avec quatre ans de retard, on a donc répandu ce qui n’est qu’une théorie encore non vérifiée, selon laquelle des policiers français ont appliqué à M. Traoré la peine capitale. Toute réflexion approfondie sur le sujet semble vouloir expliquer et donc justifier le crime dont il a été victime. Mais ce n’est pas vrai. On peut être bouleversé par sa mort, refuser que son dossier soit classé, militer en faveur de sa famille, on ne peut pas ignorer les faits, pour autant qu’ils soient établis de manière définitive et incontestable.

Une affaire politisée.

On ne peut pas davantage prétendre que ce débat franco-français, un peu rapidement associé à la conjoncture américaine, n’ait pas atteint la sphère politique. M. Macron a été interpellé par les foules des manifestants qui exigeaient qu’il s’exprime. Il va le donc le faire dimanche. Mais que peut-il bien dire qui soit en contradiction avec ce qu’il a déjà dit ? Pendant un moment, les Français ont mis un genou à terre devant la minorité noire, à qui elle doit présenter beaucoup d’excuses. Mais à la colère des Noirs, succède, comme il fallait s’y attendre, celle des policiers, fâchés d’apprendre qu’ils devront renoncer au plaquage au sol et à la technique (quel mot affreux !) d’étranglement dont leurs syndicats continuent de demander l’usage. Il ne s’agit pas, comme le fait systématiquement le Rassemblement national, de voler au secours de la police tout en minimisant ses violences et, surtout, leurs funestes conséquences. Il s’agit de l’apaiser et de conserver son rôle, celui de protéger la paix civile. Édouard Philippe est le premier, au gouvernement, à avoir discerné le danger d’un engagement du pouvoir en faveur de la seule famille de M. Traoré. L’alternative est pourtant aveuglante de simplicité. Soit on engage un conflit entre les pouvoirs publics et les forces de l’ordre dont il est inutile de signaler l’immense danger, soit on épouse la cause policière au risque de passer pour raciste.

La famille Traoré et ses avocats ne sont pas des personnes qui lâchent prise. Elles tiennent bon, exigent le ralliement de la justice aux expertises en faveur de la victime au détriment des autres. L’affaire dure depuis quatre ans et si George Floyd n’avait pas été tué à Minneapolis, le public français l’aurait peut-être oubliée. Réel ou non, le « scandale » a trouvé un nouveau carburant venu d’Amérique. En plein période électorale, à deux ans de la fin du mandat du président, voilà donc une crise qui s’ajoute à toutes les autres, celles qui ont secoué la France comme un pommier. Fustiger les racistes dans la police, tout en réconfortant ce grand corps, voilà une tâche, parmi cent, à laquelle Emmanuel Macron doit s’atteler d’urgence.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Racisme : le balancier

  1. Michel de Guibert dit :

    Suspendre un policier pour « soupçon avéré » de racisme, selon l’expression pour le moins floue juridiquement de Christophe Castaner est singulièrement étrange.
    Vouloir rencontrer la famille d’Adama Traoré alors que l’affaire est toujours en cours d’instruction quand on est Garde des Sceaux, comme voulait le faire Nicole Belloubet est non moins étrange.
    Affirmer, comme l’a fait Christophe Castaner, que « l’émotion mondiale dépasse, au fond, les règles juridiques » quand on est ministre de l’Intérieur est encore plus étrange.

  2. Picot dit :

    Ce n’est pas étrange, c’est scandaleux. M. Castaner et Mme Belloubet sont hors la loi, mais plus rien ne peut surprendre de la part de ces gens-là.
    Réponse
    Ces « gens-là » ? Hors la loi ? Avez-vous la moindre décence ?
    R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Hors la loi ?
      Qu’est-ce qu’un soupçon avéré selon l’expression du ministre de l’Intérieur ? Un soupçon est un soupçon. S’il est confirmé par une vérification sérieuse, ce n’est plus un soupçon, c’est une vérité. On ne suspend pas un policier sur un soupçon.
      La Garde des Sceaux invitant la famille d’Adama Traoré à venir parler avec elle place Vendôme, n’est-ce pas une ingérence dans une procédure en cours d’instruction et un non-respect de la séparation des pouvoirs et de l’indépendance de la Justice ?
      Des manifestations interdites peuvent être tolérées du fait d’une « émotion saine » selon le ministre de l’Intérieur. L’émotion primerait donc le droit ?

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