La recherche de la vérité

L’effigie de Nixon
(Photo AFP)

Un film de l’excellent Steven Spielberg, diffusé hier soir par Canal+, montre l’importance du rôle politique de la presse lorsqu’elle est amenée à révéler des informations que le gouvernement a soigneusement cachées.

IL S’AGIT des « Pentagon Papers » qui relate un épisode significatif du premier mandat de Richard Nixon. Le président dispose d’un rapport établi par l’ancien secrétaire à la Défense, Robert McNamara, qui explique de façon accablante que la guerre du Vietnam, conduite de manière illégale, ne sera pas remportée par les États-Unis. Nixon a enfoui le document et continue d’envoyer des troupes au Vietnam. Un activiste, Daniel Ellsberg, donne le rapport au New York Times. Le ministre de la Justice interdit alors au journal de le publier. Le Washington Post, lancé dans une saine compétition, se procure le rapport. Il est menacé des foudres de la Maison Blanche, mais sa patronne, Katherine Graham, donne l’ordre de passer outre les menaces du pouvoir. Après le Post, tous les journaux diffusent le contenu des « Pentagon Papers ».

Quatrième pouvoir.

Depuis le début des années 70, le monde a énormément changé et il serait absurde de tirer de ce film une leçon pour le temps présent sinon que le quatrième pouvoir n’a de sens et d’utilité que si la liberté d’expression est pleine et entière. Il n’empêche que le Post a ensuite révélé le Watergate et contraint Nixon à démissionner, qu’il a fait des émules dans le monde entier et qu’au moment où la presse écrite s’effondrait sous le poids de ses concurrents technologiques, elle a connu son heure de gloire : fiers des exploits du Times et du Post, les journaux européens et d’Asie ont mis un point d’honneur à les imiter partout où existait une démocratie parlementaire vivace (et agressive). Aujourd’hui, la qualité de l’information s’est dégradée, principalement à cause des réseaux sociaux où elle n’est pas contrôlée et de l’appétit du public pour les approximations, les polémiques et les mensonges. En outre, beaucoup de sites d’information ont voulu se hisser au niveau du Times et du Post, sans admettre que, pour les égaler, il fallait du temps, de l’argent et une infinie patience, ce qui les conduit parfois à publier hâtivement des nouvelles incontrôlées, fausses ou non étayées.

Pas de liberté sans démocratie solide.

L’autre problème de la presse, c’est que les multiples colères exprimées dans les réseaux tendent à limiter la liberté d’expression. Elle a perdu, y compris chez nous, sa puissance universelle. Le « politiquement correct » a jeté la suspicion sur tout ce qui se dit et qui prend cette appellation chaque fois qu’une vérité dérange. L’information a été, lentement mais sûrement, judiciarisée. La passion a balayé la modération, la courtoisie et, en même temps, l’information exacte. Ce qui fait de la recherche de la vérité une longue épreuve et parfois un calvaire. On prétend chercher les faits réels et confirmés, on crée les « faits alternatifs » chers à Donald Trump. À quoi il faut ajouter que les révélations de la presse la plus respectable ont donné au public un énorme appétit pour le scandale qu’il veut voir dans les moindres gestes du gouvernement en place, ce qui fausse le jeu des institutions et rend les pays démocratiques parfois ingouvernables. Les libertés essentielles, faut-il le rappeler, ne fonctionnent bien que lorsque ne sont tolérés ni le cynisme, ni les atteintes à la déontologie professionnelle ni les mises en cause brutales de personnages innocents. Il y a longtemps que l’on confond l’information et la défense de son camp.

Il n’y pas de remède apparent à la crise de la presse écrite parce qu’elle reste un produit commercial qui charrie de la publicité et qu’elle est concurrencée par les chaînes d’information en continu, lesquelles ne peuvent alimenter le temps d’antenne que par des talk-shows dont la mauvaise qualité est proportionnelle à la longueur de l’émission. Elle souffre en outre d’une crise culturelle qui a diminué la lecture, exercice qui exige un minimum de concentration, par rapport à la télévision qui s’adresse à un public passif souvent dépourvu de son sens critique. Il n’empêche que si la presse écrite a été capable, en démocratie parlementaire, de faire vaciller ou même de pousser des hommes d’État à la démission, elle constitue un bien précieux que nous aurions tort d’abandonner.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to La recherche de la vérité

  1. Doriel pebin dit :

    Merci pour cet article. Une démocratie repose sur plusieurs piliers: l’état de droit, des élections libres, un esprit de consensus, le respect des minorités et une presse libre. Cet équilibre doit être défendu et respecté par tous. Einstein disait que le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire. Continuez le combat.

  2. Laurent Liscia dit :

    Je ne connaissais pas ce film et nous nous empresserons de le voir. La crise de la presse aux États-Unis a été aggravée par la montée des médias sociaux. N’importe qui peut se bombarder « journaliste » et diffuser des opinions plutôt que des faits. Les opinions coûtent moins cher qu’une vraie enquête sur le terrain. Mais depuis la victoire de Trump, on assiste à une résurgence des médias de gauche, et sans doute à un renforcement de l’organe de droite « Fox News ». La montée des « faits alternatifs », et les tweets parfois farfelus du président ont remis la nécessité d’une vérification des faits à l’ordre du jour. On peut se permettre un certain optimisme pour la presse écrite, si elle parvient à trouver son équilibre financier sur les médias numériques. Le NY Times et le Wall Street Journal y sont déjà parvenus. D’autres, comme Newsweek, n’ont plus qu’une existence numérique, sans néanmoins disparaître.

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