Turquie : le bon et le mauvais flics

Macron et Merkel
(Photo AFP)

Emmanuel Macron n’a pas réduit son activité diplomatique à cause du Covid. Il a pris la tête de l’Europe pour influencer le sort du Liban ; il vient de réagir à l’accord entre Bahrein et Israël, qui intervient aussitôt après la reconnaissance réciproque des Émirats Arabes Unis et de l’État juif en rappelant, sans mâcher ses mots, qu’il faut donner un pays aux Palestiniens ; il s’associe à la condamnation, par l’Allemagne et par les États-Unis, de l’empoisonnement du dissident Alexei Navalny, victime des sbires de Vladimir Poutine, et il tient tête à l’hégémonie turque en Méditerranée.

SANS TROP le critiquer pour une diplomatie associée à des mises en garde militaires, les membres de l’OTAN s’inquiètent d’une dérive guerrière de deux des leurs. Mais le tableau des provocations d’Ankara, qui s’ingère dans l’affaire libyenne et réclame l’exploitation du gaz dans les eaux de Chypre, ce qui a entraîné la remilitarisation de la Grèce, prête maintenant à acheter des avions Rafale, explique que le président de la République veuille apparaître comme le défenseur d’une ligne rouge franchie à plusieurs reprises par la Turquie. Certes, on lui a reproché amèrement son verdict, selon lequel « l’OTAN est en état de mort cérébrale ». Cependant, d’une part, il n’a pas tout à fait tort et, par son action, il montre la thérapie qu’il a adoptée ; et, d’autre part, il est moins seul sur le front que ne le disent les apparences : Angela Merkel, la chancelière allemande, présidente  jusqu’à la fin de l’année du Conseil européen, est la mieux placée pour négocier avec Recep Tayyip Erdogan, le dictateur turc illuminé par ses propres visions géopolitiques, qui veut reconstruire l’empire ottoman. Il y a en outre cinq millions de Turcs en Allemagne, ce qui explique l’apparente mansuétude de Mme Merkel pour un « partenaire » qui, avec un cynisme constant, joue sur tous les tableaux, rappelle son appartenance à l’OTAN, mais seulement quand cela lui convient et, en même temps, achète des armes russes incompatibles avec celles du traité atlantique nord.

Un répit, mais court.

Le navire turc qui faisait de la prospection gazière à l’est de la Méditerranée est rentré au port. Ce qui montre que la fermeté paie, même s’il ne peut s’agir que d’un répit avant un affrontement militaire dont les conséquences seraient désastreuses. Il est cependant important que celui qui braille le plus fort ne finisse pas par l’emporter. C’est là que Mme Merkel peut jouer un rôle efficace. Il est utile de rappeler que la crise induite par la pandémie a beaucoup rapproché Berlin et Paris quand les Allemands, à la surprise générale, ont abandonné leur dogme et leur discipline financiers et rejoint ces pays de la zone euro qui voulaient financer l’économie à tours de bras pour qu’elle ne s’effondre pas. De sorte que  Mme Merkel et le président Macron se sont partagé les rôles de manière judicieuse. Ils sont loin d’avoir gagné la partie mais Erdogan est infiniment moins terrifiant qu’il ne veut le faire croire. Son économie, comme d’autres, traverse une mauvaise passe, il ne sait plus vraiment dans quel camp il est, pas plus que ne le savent ses anciens partenaires et les pays, comme la Russie, qui considèrent son comportement d’éléphant dans un magasin de porcelaine comme bien plus dangereux que novateur.

La vocation de l’OTAN.

Face à la Turquie, la Russie et l’Iran, et surtout au désengagement des États-Unis, qui récusent leur statut de chef de l’OTAN, il ne fait aucun doute que les membres de l’organisation du  traité atlantique nord doivent imaginer et mettre en place une réforme qui donnera un sens non seulement à son action mais  aussi à sa seule présence. L’idée que le monde soviétique ayant disparu, l’OTAN ne sert plus à rien, n’est qu’une pure idiotie : les crises sont assez nombreuses en Libye, en Syrie, au Liban et même dans une Russie déboussolée par l’arbitraire poutinien, pour que l’OTAN trouve de nouvelles et indispensables vocations. Comme d’habitude, l’Union européenne préfèrerait ignorer les risques et continuer une bonne vie pépère et bon marché. Mais nous ne sommes pas au paradis. Nous sommes dans un enfer dont nous ne savons plus éteindre les flammes, ce qui nécessite un sursaut général des Occidentaux qui, s’ils s’engageaient tous dans la protection du climat, pour ne prendre que cet exemple, nous apporteraient un peu de courage.

RICHARD LISCIA

 

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3 Responses to Turquie : le bon et le mauvais flics

  1. Michel de Guibert dit :

    Vous écrivez : « les membres de l’OTAN s’inquiètent d’une dérive guerrière de deux des leurs ».
    Je vois bien les dérives guerrières de la Turquie, mais je ne vois pas de quel autre pays vous voulez parler?
    P.S. : J’ose espérer que vous ne pensez pas à la Grèce ou à Chypre qui ne font que défendre légitimement leurs eaux territoriales.

    Réponse
    La France et la Turquie sont toutes deux membres de l’OTAN. L’envoi de navires de guerre et de Rafale français constitue un acte militaire, sinon de guerre : je l’approuve, sans craindre réellement un conflit.
    R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Entendu, je comprends ce que vous voulez dire, mais je n’aurais pas employé le terme de « dérives guerrières » pour ce qui concerne la France.

      Réponse
      Il me semble que le renforcement de la flotte maritime et aérienne dans la région aggrave le risque d’affrontement, même si je suis favorable à une riposte ferme aux menées d’Erdogan.
      R. L.

  2. Laurent Liscia dit :

    Tu ecris: « Nous sommes dans un enfer dont nous ne savons plus éteindre les flammes, ce qui nécessite un sursaut général des Occidentaux qui, s’ils s’engageaient tous dans la protection du climat, pour ne prendre que cet exemple, nous apporteraient un peu de courage. »
    Amen!

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