Le parcours d’un combattant

Un prêtre devant le Christ de Vasarély
(Photo AFP)

Dans « Adieu curé » (1), Christian Delahaye, journaliste, écrivain et théologien, fait le récit d’une vie consacrée à la difficile, sinon impossible, réforme des institutions de l’Église catholique et romaine. Un effort considérable décrit dans un récit d’une richesse impressionnante.

CE N’EST PAS la première fois que, par amitié, admiration et émotion, je suis amené à disserter, dans cette chronique et dans mes articles du « Quotidien du médecin », sur le cas de mon collègue Christian Delahaye, auteur de nombreux articles, enquêtes et exclusivités journalistiques dans le même journal, que j’ai eu le privilège de diriger pendant vingt ans et où nous avons produit, grâce à sa curiosité, son instinct et son entregent, des portraits de médecin (il est lui-même le fils de deux médecins), des entretiens de haut niveau et quelques surprises pour nos lecteurs. Si son talent de journaliste laissait aisément pressentir sa carrière d’écrivain (il a publié de nombreux livres), rien ne permettrait de croire, tant il est humble face aux tâches immenses qu’il s’est imposées, qu’il serait un jour le théologien abouti qu’il est devenu.

La lutte contre les dogmes.

Avec « Adieu curé », il a choisi de mêler dans la même narration son autobiographie et sa lutte pour que l’institution catholique respecte le message du Christ. Je suis très mal placé pour approuver ou non son argumentation, et je ne cherche pas à cacher que ma connivence avec lui risque de nuire à mon impartialité. Mais rien de sincère n’est jamais répréhensible : si j’approuve sa démonstration, c’est parce que j’y vois la poursuite d’un combat de tous les temps, celui de la liberté contre les dogmes. Je savais en partie ce qu’il raconte aujourd’hui, mais j’ignorais (ou alors je n’ai pas eu pour lui assez de compassion pour partager ses souffrances) la douleur, la solitude, le doute que lui a apportés la simple et honnête lutte de cet homme en faveur d’une réforme qu’il reste à accomplir. Christian a simplement tenté d’ouvrir un débat  au sein de l’Église. Des prêtres ou des hommes sincères l’ont soutenu, mais toutes les hiérarchies catholiques, barricadées dans leur zone de confort, se sont liguées pour l’exclure du seul champ qui l’intéresse passionnément : la foi. Celle que je n’ai pas moi-même, de sorte que, pour m’intéresser à son discours, il fallait que j’y trouve de quoi nourrir abondamment ma réflexion personnelle.

Drôle et triste.

S’il m’avait surpris déjà par la qualité de ses ouvrages, voilà qu’il m’éblouit avec « Adieu curé », parce qu’il en a fait un récit émouvant, drôle, triste, qui présente l’avantage de mêler la province profonde, celle que l’on célèbre aujourd’hui avec une ferveur tardive, mais où lui vit depuis longtemps, au combat qu’il mène avec acharnement pour que les catholiques aient, en quelque sorte, un accès direct à la pratique de leur religion. Deux campagnes, une que, pour notre bonheur, il raconte avec le talent d’un Maupassant, et l’autre qu’il arpente avec la subtilité de « Saint-Germain ou la négociation », de Francis Walder (2) dans les entretiens qu’il a, au fil du temps, avec de simples abbés, des ambassadeurs de l’évêché, des bureaucrates du diocèse.

Ni pompe ni pourpre.

Tout en travaillant pour gagner sa vie, il entreprend des études de théologie, sept années de dur labeur, il lit les textes sacrés, il étend ses connaissances aux écrits du judaïsme et au Coran, il passe brillamment ses examens. Et alors que faire de cet impressionnant bagage ? Tous ses interlocuteurs lui proposent de devenir prêtre, alors qu’il clame urbi et orbi que Jésus n’est pas dans la pompe et dans la pourpre, qu’il n’est pas avec les marchands du temple, mais dans la nature et dans le monde. Adieu curé, c’est certes le message qu’il s’envoie à lui-même mais c’est aussi ce qu’il pressent pour tous les curés du monde : les catholiques n’ont pas besoin de ce magistère, ils peuvent affirmer leur foi et leur christianisme en dehors de l’influence du Vatican.

La talent contre l’injustice.

Il ne se fait pas que des amis. Il est exclu de l’enseignement qu’il prodiguait à Caen et à Paris. Il est combattu par le silence des uns, par la colère des autres, notamment l’homme d’Église qui voulait faire un curé de Delahaye et ne supporte pas son refus. Il est arraché, d’une manière très proche du totalitarisme, à son unique raison de vivre, la religion, et il se replie dans la maison de garde-barrière qu’il a acquise dans le Perche, où, entretemps, et malgré les années consacrées à ses études, il est gentleman-farmer, éleveur et apiculteur. Inlassable Christian, inlassable chrétien. Il se défend en remuant le couteau dans la plaie, en continuant à promouvoir ses thèses philosophiques et d’ailleurs universelles par des livres de plus en plus pointus, efficaces, et même belliqueux. Ceux qui ont voulu le réduire à néant ont reçu la rétribution qu’ils méritaient. Je dis « universelles » parce qu’il livre l’éternel combat des hommes pour la liberté. Il est le Navalny de l’Église, son bouc émissaire, la victime de bourreaux qui, dans leur ultra-conservatisme, se sont conduits avec cruauté et perversité.

À l’injustice, il oppose son talent, un langage d’une richesse surprenante, et ce contact avec le monde normand qui ne cesse de l’émerveiller. Il a pris racine là où désormais il habite, et son éclectisme comprend, côte-à-côte, le journalisme, la théologie,  l’agriculture, l’amour des bêtes, celui des levers de soleil sur la campagne tranquille, l’ascétisme des nuits glacées de l’hiver, et la foi.

RICHARD LISCIA

(1) Éditions Empreinte, 200 pages, 18 euros

(2) Éditions Gallimard

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3 Responses to Le parcours d’un combattant

  1. DEMELIN dit :

    Très beau papier sur le livre de Christian Delahaye. Avec toutes mes amitiés cher Richard et en souvenir du bon temps…

  2. Laurent Liscia dit :

    Voilà qui donne envie de lire le livre. Superbe !

  3. Guinard dit :

    Très beau témoignage d’amitié ! A vous lire, on ne peut que souhaiter à Christian Delahaye de trouver la paix intérieure malgré les circonstances adverses. Deux ouvrages d’Arnaud Desjardins pourraient alimenter sa quête : En relisant les Evangiles et La Paix toujours présente, aux éditions La Table ronde. Bien cordialement à vous deux.

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