La mésentente cordiale

Boris Johnson
(Photo AFP)

Le Brexit a laissé des séquelles sévères dans les relations entre la France et la Grande-Bretagne, principalement parce que le Premier ministre britannique refuse de respecter les accords de séparation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

LA BONNE question est pourquoi avec la France, et non avec l’UE ? En premier lieu, le phénomène est dû à l’identité du commissaire européen, Michel Barnier, qui fut chargé des négociations avec le gouvernement britannique ; en deuxième lieu, à cause de la proximité géographique entre les deux pays ; en troisième lieu parce que chaque fois que Johnson fait monter la tension entre Paris et Londres, il gagne en popularité nationale. M. Barnier, vraisemblable candidat à la présidence de la République, n’a jamais cédé ni aux injonctions du souverainisme britannique, ni faibli devant ses exigences outrancières. Certes, l’analyse des tabloïds anglais est très différente de la nôtre, mais elle est plus déterminée par les caprices populistes que par la logique.

Une attitude de façade.

La France a défendu les droits de pêche dans les eaux anglaises en vertu d’un moratoire qu’au fond d’eux-mêmes les Anglais ne souhaitaient pas appliquer. Il s’ensuit que, depuis que le royaume a pris le large, il empêche, par tous les moyens, y compris sa flotte, les pêcheurs français d’exploiter le poisson britannique, sans respecter les échéances prévues et en se moquant des difficultés des pêcheurs français. Ce n’est certes pas la première fois que les Anglais se livrent à des provocations contre la France, mais c’est une attitude de façade :  ils aiment beaucoup avoir une résidence secondaire en France et les barrières que Londres oppose au trafic entre les deux pays entraînent des déconvenues pour les Anglais comme pour les Français, notamment les centaines de milliers qui sont installés à la City.

Boris prend des risques.

La vérité est la suivante : M. Johnson était pressé de parvenir à un accord et il a fait d’importantes concessions pour y parvenir. Aujourd’hui, il préfère se dédire et tente de prouver à ses électeurs qu’il tient la dragée haute à la France, ce qui est la bonne méthode pour augmenter les tensions bilatérales. Ce faisant, il prend des risques, ce qui n’étonne pas ceux qui le connaissent. Il savait bien que, pour affirmer la souveraineté britannique, il aboutissait à l’effet inverse, la toujours possible dislocation de ce rassemblement de nations qu’est le Royaume-Uni. Qu’il ait choisi de courir un si grand danger donne une idée de son excessive témérité, le populisme réservant des gains immédiats au mépris de la politique à long terme.

Un début de dépeçage.

D’une part, il donne des idées à l’Écosse, à majorité pro-européenne, qui réclame un référendum pour parvenir à la sécession d’avec le pouvoir central. D’autre part, il refuse d’assimiler le statut de l’Irlande du Nord à celui de la République d’Irlande, déjà membre de l’UE, ce qui représente un cas d’école historique. Le Brexit, en d’autre termes, pourrait bien être un début de dépeçage de la Grande-Bretagne, les catholiques irlandais de l’Ulster réclamant, comme ils le font depuis des décennies, leur indépendance et leur probable rattachement à l’Irlande. Cette seule perspective aurait dû tempérer l’aspiration du gouvernement anglais au Brexit. Mais la caractéristique de Boris Johnson n’est pas la prudence, bien qu’il sache au fond de lui-même qu’il est capable de trahir la parole donnée. Il n’est pas moins populaire, il est relativement peu critiqué par la moitié de l’électorat favorable à  l’Europe et l’opposition travailliste demeure apathique. Toutes les conditions sont donc réunies pour que M. Johnson n’en fasse qu’à sa tête.

Tableau sinistre.

Cependant, si le Premier ministre britannique remporte quelques succès sur le front de la pandémie (mais avec une remontée alarmante des cas de contagion), les accords commerciaux qu’il a pu conclure à droite et à gauche ne compensent pas les pertes enregistrées dans le commerce euro-britannique. Au final, malaise en Irlande, nation qui a déjà énormément souffert de la guerre civile entre catholiques et protestants, premiers signes des séparatismes irlandais et écossais, provocations contre la France, le tableau est non seulement sinistre, il est anachronique par la seule volonté d’un chef de gouvernement dont la clarté des intentions est soigneusement cachée.

RICHARD LISCIA

PS-Pour le mois qui vient, je ne prendrai toujours pas les vacances que je n’ai pas eues depuis dix-huit mois. Je crois cependant qu’il serait présomptueux et fastidieux de poursuivre cette chronique quotidienne sans relâche. Je vous propose de ne traiter que les sujets d’actualité. Pour ceux qui reviennent de vacances ou ne partent pas, je suggère de jeter un œil a moitié fermé sur ce blog ; aux autres je souhaite d’excellentes vacances.

R. L.

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6 Responses to La mésentente cordiale

  1. Kirikou dit :

    Je suis totalement d’accord : personne ne sait ce que veut BoJo veut ! C’est le plus déroutant …
    On peut néanmoins supputer :

    1. Le seul objectif de Bojo est de devenir l’égal de Churchill dans les livres d’Histoire. Peut importe le pourquoi et le comment. Un peu comme ces personnes qui veulent devenir célèbres, sans rime ni raison. Il agirait au coup par coup sans réelle stratégie.

    2. Le Brexit est piloté (en sous-main) par la City qui se sent brimée par les règles (de bonne conduite et d’éthique !) imposées par Bruxelles. L’objectif serait donc le retour des financiers voyous qui ont failli planter l’économie en 2008.

    3. L’objectif est de concurrencer (de manière déloyale) les entreprises européennes en achetant des produits de très basse qualité partout dans le monde et en les revendant dans l’UE via des ports francs ou en passant par la frontière NI. Leur entêtement à vouloir faire une passoire de la frontière UE-NI s’expliquerait dès lors naturellement.

    Réponse
    C’est plus simple. Johnson veut le beurre et l’argent du beurre. Qu’est-ce que la frontière NI ?
    R. L.

    • Kirikou dit :

      La frontière NI est fondamentale pour l’UE car elle pourrait constituer une brèche par laquelle des produits, ne répondant pas à des normes très élevées, pourraient pénétrer dans l’UE. Si des produits de basse qualité entrent il y a concurrence déloyale, produits dangereux, révolte des entreprises de l’UE … Si brèche il y a en NI ou ailleurs, l’UE coule !

      Par contre, les Anglais se contrefichent du NI en général et de la frontière en particulier.

      La stratégie de Bojo se résume à dire à ses électeurs « TOUS vos problèmes ont une seule source : BXL. Avant le Brexit, c’était parce que nous étions dans l’UE, aujourd’hui, c’est parce qu’ils veulent nous punir ! » Cette frontière lui permet de montrer avec quelle énergie il défend ses électeurs et à quel point l’UE est inflexible, vindicative, revancharde, mesquine et méchante (!).
      Le tout joué à grands coups de provocations, menaces, demi-vérités voire carrément de mensonges.

      « BoJo veut le beurre et l’argent du beurre ». Oui mais c’est plus subtil que cela.
      Ne pas respecter sa parole, menacer d’activer l’article 16 et provoquer en permanence, cela fait partie d’une tactique de harcèlement qui va
      – SOIT amener BXL au CLASH (les conséquences seront à imputer à BXL, donc tout baigne côté popularité et électorat !) Sans compter que cela pourrait amener Biden à se positionner contre l’UE.
      – SOIT amener BXL QUI VEUT absolument EVITER LE CLASH, à capituler devant ses diverses exigences. Et celles-ci vont continuer à pleuvoir !
      BoJo joue à Win-Win : dans les deux cas, il gagne.

      Évidemment, cette stratégie est un peu « dingue » ! Au poker cela s’appelle le « jeu du fou » ! Mais cela correspond totalement à la psychologie de BoJo.

      Ce qui est gênant, c’est qu’on ne gouverne pas un pays comme on joue au poker ! Bojo n’a que faire des conséquences pour le peuple britannique. Sa sortie disant qu’il fallait laisser les cadavres s’empiler par milliers plutôt que de reconfiner en dit long sur sa détermination … et aussi sur sa mentalité détestable. !

      Réponse
      Voilà beaucoup de mots pour être d’accord. Peut-être pourriez-vous expliquer en deux lignes ce que sont NI, BXL et CLASH. L’hermétisme ne contribue pas à vous donner raison.
      R. L.

      • Kirikou dit :

        J’accepte la critique 🙂

        NI = Irlande du Nord
        BXL = Bruxelles (siège la Commission Européenne)
        CLASH = rupture partielle ou totale du traité de libre-échange et du protocole Nord-Irlandais. ET retour aux règles de l’OMC.
        OMC = Organisation Mondiale du Commerce.

  2. Laurent Liscia dit :

    Les « Johnsonistes » ne croient pas vraiment que le Royaume-Uni puisse être un jour désuni. La douche froide écossaise les guette: comme les Catalans, les Écossais ont compris que l’UE est une réelle source de viabilité pour une petite nation. D’ou ce faux paradoxe des mouvements séparatistes pro-europeens.
    Quant aux « voyous » dont parle Kirikou, je crois surtout que ce sont en vrac les partisans de BoJo (y compris les financiers de la City, en effet). Les mêmes qui ont hué l’hymne national danois au cours de la demi-finale de l’Euro contre les anglais; qui ont ensuite agoni d’injures racistes les joueurs anglais noirs qui ont raté leurs penalties; qui ne portent pas le masque et ne croient pas au vaccin ni au changement de climat … Et qui mériteraient une bonne satire des Monty Python s’ils existaient encore.

  3. Dr VAUCAMPS dit :

    Lisez le livre de Michel Barnier sur les négociations anglo-européennes du Brexit et vous comprendrez que Boris Johnson a toujours navigué « à vue », sans cap vraiment défini et sans vouloir s’engager, même sur ce qu’il avait déjà accepté.
    Sa parole est à l’image de sa coiffure. Totalement imprévisible en sans garantie.
    Face à une telle attitude l’Europe doit rester très ferme et on comprend les Ecossais, (plus réalistes et plus sérieux que les anglais…)
    En fait, le problème avec les Anglais ne remonte-t-il pas plus loin (Jeanne d’Arc)? ( humour!)

    • Kikadi dit :

      Boris Johnson est un populiste pur et dur. Rester au pouvoir est la seule chose qui l’intéresse.
      Il a pour lui son bagout, son humour, mais c’est aussi un formidable opportuniste. La façon dont il a retourné sa veste à l’arrivée de Biden est magistrale : « Nous avons enfin une formidable opportunité de collaborer avec les 2tats-Unis sur le problème du réchauffement climatique ! » Fallait oser ! D’autant que l’écologie est notoirement le cadet de ses soucis.

      Autre aspect du système Johnson : selon Dominique Cummings, BoJo aurait dit : « Quand le chaos règne, on se tourne vers le roi. Et le roi, c’est moi ! »

      Opportunisme et culture du chaos sont les deux mamelles de la méthode Johnson !
      Vers un Global Britain avorté … ou pas. Les paris sont ouverts.

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