Le bluff de Poutine

Surprise : Poutine n'a pas encore gagné (Photo AFP)

Surprise : Poutine n’a pas encore gagné
(Photo AFP)

Il y a, en Occident, deux attitudes à l’égard de la politique de Vladimir Poutine : la première consiste à la juger énigmatique et à poser une foule de questions sur ses intentions ; la seconde consiste à l’admirer, à estimer qu’il gagne chaque fois qu’il joue et que, bientôt, il dominera la diplomatie mondiale. J’en propose une troisième.

M. POUTINE a effectivement annexé la Crimée en un tournemain, tenu tête aux Européens malgré un embargo sévère, damé le pion à Barack Obama et, après avoir neutralisé la Géorgie et imposé sa domination sur la Tchétchénie, compliqué la gestion de l’Ukraine démocratique au point qu’elle risque encore de sombrer dans le chaos. Cet ensemble d’actions n’est guère mystérieux : il s’agit de reconstituer l’empire russe, non à la mode soviétique, mais en donnant à Moscou, par régimes amis interposés, un pouvoir d’influence sur une grande partie de l’Europe de l’Est et de l’Asie. On peut, bien sûr, faire abstraction de tout jugement moral sur l’acquisition de vastes territoires par une Russie elle-même soumise à un pouvoir arbitraire. Il n’est pas certain pour autant que M. Poutine ait gagné la partie ni que son ascension impressionnante ne soit pas bientôt ralentie.

La Russie n’a pas les moyens de sa politique.

Au fond, M. Poutine joue au jeu de la superpuissance après avoir abreuvé de critiques l’interventionnisme américain. On remarquera d’ailleurs que ceux, qui en France, soutiennent la politique expansionniste de Poutine, sont ceux qui n’ont cessé de vitupérer les États-Unis. Ils ont agoni d’injures l’invasion de l’Irak par les armées de George W. Bush, mais ils pensent que M. Poutine en Ukraine ne défend que son pré-carré. Pire : ils accablent de sarcasmes l’apathie de Barack Obama après avoir dénoncé l’activisme de Bush, alors que le président américain actuel a décidé de ne plus envoyer de troupes à l’étranger, d’en finir avec l’intervention militaire sur les théâtres du Proche-Orient et de réorienter la diplomatie américaine vers l’Asie. Le maître du Kremlin, constatant le vide laissé par les Américains en Europe et au Proche-Orient, aurait décidé de le combler et il y a des Français pour s’en féliciter.
Est-ce que cela signifie pour autant que la Russie va dominer le monde ? Rien n’est moins sûr. Pour commencer, la Russie de M. Poutine, dont le produit intérieur brut aura diminué cette année de 4 %, avec une fuite de capitaux évaluée à 150 milliards de dollars, n’a pas les moyens de sa politique en Ukraine et au Proche-Orient. Aussi bien Vladimir Poutine a-t-il offert aux Européens et à l’Amérique un marché : l’apaisement en Ukraine (il a retiré ses troupes et désarmé une partie des rebelles) en échange d’un accord au sujet de la Syrie : la Russie et les États-Unis coopéreraient militairement pour protéger Bachar Al-Assad contre Daech et les rebelles syriens. M. Obama a rejeté sans nuances un projet qui consiste à laisser Bachar à la tête de la Syrie. M. Poutine a donc copieusement bombardé les rebelles syriens, notamment dans la zone d’Alep, mais ô, surprise, ils continuent de résister. Que se passe-t-il ? La Russie, à son tour, est victime du syndrome de la guerre asymétrique et M. Poutine qui ne peut pas se payer un conflit à long terme, risque, lui aussi de s’enliser en Syrie. D’autant que, s’il épargne Daech, les djihadistes de tout poil ne lui pardonneront pas d’avoir essayé d’inverser le cours de la guerre civile en faveur de Bachar.

Un résultat fragile.

Dans quelques semaines, M. Poutine saura ce qu’il en coûte de s’immiscer dans les affaires du Moyen-Orient, où il n’est pas sûr du tout d’imposer sa volonté au moment précis où il lâche du lest en Ukraine. Si on cesse de voir dans chaque démarche de M. Poutine un triomphe absolu, on s’apercevra vite qu’il s’est lancé dans des projets très incertains alors que son pays subit une crise économique aggravée par l’embargo occidental et l’absence totale de confiance des Russes dans leur régime. Le président Obama gouverne certes par abstention, mais il peut se targuer de tenir la dragée haute à M. Poutine en refusant de participer à ses aventures. Certes, la situation militaire peut encore s’inverser en faveur de Bachar, mais l’armée russe, même si elle est aidée par les forces iraniennes et par le Hezbollah en Syrie, peut-elle liquider Daech et les djihadistes de toutes sortes qui veulent la peau de Bachar ? Le maître du Kremlin n’a rien fait d’autre, à ce jour, que d’intervenir militairement dans un pays livré au chaos où il risque d’engloutir des ressources précieuses et, à terme, des vies de soldats russes. Pour le moment, il gagne du temps en tentant de stabiliser le front à Alep et en défendant une ligne Alep-Damas qui protège sa base militaire à Lattaquié. C’est un résultat fragile.

RICHARD LISCIA

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3 réponses à Le bluff de Poutine

  1. phban dit :

    Analyse intéressante qui remet en perspective les stratégies ambitieuses de Poutine et ses moyens limités. Pour ce qui concerne la Syrie, nous verrons comment tournera la situation, Personnellement je pense que, d’ici peu, un accord va être trouvé pour une union temporaire contre Daech suivie d’une éviction en douceur d’el-Assad.

  2. lionel dit :

    Lorsque Poutine annexe la Crimée, 90 % de celle-ci est pro-russe, je ne pense pas que lorsque G. W. Bush a envahi l’Irak le sentiment pro-américain des irakiens était le même. Quant à l’intervention Russe en Syrie, elle n’a que pour but de protéger Lattaquié qui pourrait tomber sous l’emprise de Daech et couper ainsi le seul accès direct de la Russie à la mer Méditerranée (situation à comparer avec l’annexion de la Crimée pour son accès à la mer Noire) : Poutine est un pragmatique.

    Réponse
    L’Ukraine est 90 % anti-russe. Poutine est un pragmatique sans scrupules.
    R.L.

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