Pourquoi espionner des alliés ?

Pollard : prison à vie
(Photo AFP)

Les révélations du « Spiegel » (Allemagne) et du « Guardian » (Royaume-Uni) sur l’espionnage par les États-Unis des institutions européennes et de l’ambassade de France à Washington alourdissent le pavé explosif lancé dans la mare atlantique par Edward Snowden, l’homme qui a dénoncé le système d’écoute que la NSA (National Security Agency) utiliserait contre ses propres alliés. La crise est sérieuse, et les Européens semblent prêts à adopter des mesures de représailles.

L’UNION EUROPÉENNE aura du mal à rassembler ses forces pour mettre au point une stratégie commune contre l’espionnage américain. Car Edward Snowden a révélé un secret de polichinelle : l’espionnage entre alliés a toujours existé, et le scandale d’aujourd’hui a des précédents, comme l’affaire Échelon, un système d’écoutes mis au jour il y a quelque dix ans et qui était aussi sophistiqué que celui dont on parle aujourd’hui. En réalité, les Européens sont moins scandalisés par l’attitude inamicale des États-Unis qu’ils ne sont embarrassés par des « révélations » qui les contraignent à réagir publiquement.

Question de doigté.

On ne peut donc pas minimiser la crise euro-américaine qui, si Washington manque de doigté, risque d’aboutir dans l’immédiat au gel de la grande négociation censée créer une zone de libre-échange euro-américaine. D’autant qu’un tel déploiement de moyens pour écouter l’Europe ne peut avoir qu’un objectif économique et commercial. Les Américains peuvent toujours prétendre qu’ils veulent savoir ce que font le djihadistes en Europe, la lutte contre le terrorisme ne saurait expliquer leur comportement et le secret qui l’accompagne. La vérité est que, disposant de moyens presque illimités, les services américains finissent par étendre leurs recherches de renseignements à n’importe qui. C’est une machine qui ne sait plus s’arrêter.

Il n’empêche que la crise est née du scandale voulu par M. Snowden, car tout le monde espionne tout le monde et il n’est pas du tout impossible que les Européens écoutent et se renseignent sur les intentions de l’administration américaine. Pourquoi le feraient-ils ? Parce que, même avec un allié, il est bon de connaître ses pensées avant d’ouvrir des conversations avec lui. En tout cas, des révélations sur l’espionnage des États-Unis par l’Europe renverraient dos-à-dos les deux grands blocs. Il faut aussi tenir compte des limites de l’exercice. Les Américains sont sans doute débordés par les milliards de conversations ou messages qu’ils parviennent à intercepter et on imagine sans mal que, s’ils s’efforcent de tout analyser, ils doivent être frustrés. Comme le dit Henri Guaino, « il y a si peu à espionner en Europe ! ».

Le cas de Jonathan Pollard.

On se souvient peut-être que, dans les années quatre-vingt, les Israéliens ont utilisé un citoyen juif américain, Jonathan Pollard, pour qu’il leur livre des renseignements sur les activités des services de sécurité des États-Unis. Âgé aujourd’hui de 59 ans, M. Pollard a été arrêté en 1985 et condamné à  la prison à vie. Il est toujours enfermé malgré les demandes de libération répétées adressées par Israël aux gouvernements américains qui se sont succédé depuis. Même Henry Kissinger, qui est intervenu en faveur de M. Pollard auprès de Barack Obama, n’a pas obtenu gain de cause. En 1998, Pollard a été fait citoyen d’Israël, qui a reconnu sans réserves le rôle d’espion qu’il lui a fait jouer.

Ce précédent montre deux choses : d’une part, que l’espionnage par un pays allié peut conduire à une crise sérieuse. Dans le cas de Pollard, Israël cherchait des secrets militaires qui lui auraient permis de mettre au point les armements que l’Amérique ne voulait pas lui livrer. D’autre part, que, dans ce cas précis, un pays a espionné une puissance alliée qui méritait sa gratitude, car elle s’est engagée à le protéger contre toute menace militaire. Pollard a payé très cher sa « trahison », mais, quelle que soit la gravité du crime qu’il a commis,  il n’a pas empêché les relations israélo-américaines de se poursuivre et de se développer.

Le gouvernement américain va donner aux Européens des explications, non  sur la place publique, mais par voie diplomatique. Il ferait mieux d’admettre sa culpabilité. Comme chacun sait, un voyou ne peut continuer à chaparder que s’il ne se fait pas prendre.

RICHARD LISCIA 

 

 

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2 Responses to Pourquoi espionner des alliés ?

  1. Benoit DELTOMBE dit :

    Documentez-vous sur Camp Williams, qui entrera en service en septembre 2013, et vous comprendrez. Attention, c’est cent fois le programme Prism :

    http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/06/10/prism-mais-ou-la-nsa-stocke-t-elle-ses-donnees/

    Et encore, vous n’avez pas le rogramme HAARP, la Z-Machine, la propulsion MHD du B2, etc.

  2. A3ro* dit :

    Un article très intéressant, et qui anticipe particulièrement bien les informations du « Monde » du 4 juillet sur le programme d’écoute de la DGSE.

    Décidément, M. Liscia, que ce soit sur la politique, les relations internationales ou l’économie, vos analyses sont toujours aussi pertinentes !

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