Ce que dit la crise égyptienne


Le nouvel homme fort, le général Al Sissi
(Photo AFP)

L’Occident en général, et les États-Unis en particulier, ont été bousculés par une crise égyptienne qui a abouti au retour de l’armée aux commandes du pays. Il y a eu deux grandes réactions : la première traduisait le soulagement, après la défaite des islamistes au pouvoir ; la seconde reflétait l’inquiétude face à un changement créé par un coup d’État militaire, qui augure mal des chances de la démocratie. Il faut sortir des schémas intellectuels occidentaux et évaluer la crise avec d’autres instruments d’analyse.

RIEN N’EST vraiment nouveau : chaque fois que des élections ont lieu dans le monde arabe, elles se traduisent par un pouvoir occupé ou dirigé par des islamistes. C’est vrai du Maroc et de la Tunisie. Ce fut vrai de l’Algérie en 1991 : des élections démocratiques se traduisirent par une victoire des islamistes que l’armée a refusée, ce qui a entraîné une effroyable guerre civile. C’est vrai de Gaza où le Hamas a pris le pouvoir. C’est vrai de l’Irak où les chiites au pouvoir veulent dominer les sunnites, lesquels recourent au terrorisme pour contester le gouvernement. En Égypte, les Frères musulmans ont remporté les élections de 2012, alors qu’ils n’avaient pas inspiré ou participé à la révolution. De sorte que les jeunes et les laïcs ont estimé qu’on la leur avait volée. Mais Mohammed Morsi s’est emparé légalement du pouvoir. Il s’appuyait sur une majorité absolue.

La répression.

Son incompétence et son incapacité à redresser un pays exsangue ont fini par déclencher la révolte de plusieurs millions de personnes exigeant son départ. Sous le prétexte (très habituel) de rétablir l’ordre, l’armée est intervenue, en arrêtant Morsi, en pourchassant les Frères musulmans et en tirant sur une foule d’islamistes désarmés, faisant plus de 50 morts et des centaines de blessés. Dans un premier temps, dans nos contrées,  on se réjouissait de la défaite des Frères musulmans, même si l’on était embarrassé par le coup de force militaire ; dans un deuxième temps, on constatait que le changement brutal voulu par les généraux plaçait les Frères musulmans et les salafistes dans une opposition revancharde qui s’apprête maintenant à déclencher un cycle de violence. Al Qaïda et tous les groupes terroristes qui se battent en Irak, en Somalie, au Yémen, en Libye, au Mali et ailleurs tirent la leçon donnée par l’Égypte : ils ne peuvent conquérir le pouvoir que par la violence, pas par les élections.

Le seul moyen pour les laïcs ou modernistes (appelons-les comme on veut) du monde arabe de gouverner durablement ne consiste pas à exclure, comme l’ont fait les généraux algériens, une fraction importante de l’opinion. Il consiste à inclure dans le gouvernement des islamistes qui représentent des millions d’électeurs. En Égypte, malgré les bavures qui ont suivi le coup d’État, l’armée, sous la houlette du général Abdelfatah Al Sissi, semble avoir compris que le retour à l’ère Moubarak (prolongement de la période de Nasser et de son successeur, Anouar Al-Sadate) est impossible ; que les militaires peuvent arbitrer un conflit, mais que de nouvelles élections sont nécessaires ; que les Frères musulmans doivent être inclus dans les négociations préparant le nouveau scrutin.

Terrible alternative.

Échaudés par la violence des militaires, les Frères, pour le moment, ne veulent rien savoir d’une participation à la démocratie qui les a déçus. Il était téméraire de leur tendre la main après les avoir déposés ; il est improbable qu’ils la saisissent alors qu’on leur offre la portion congrue du pouvoir absolu qu’ils avaient. Mais l’alternative serait terrible et pourrait bien ressembler au scénario algérien des années 90. Tous ceux qui, de Paris à Washington, ont murmuré des réserves sur le coup d’État militaire avaient peut-être tort dans l’immédiat mais sûrement pas à long terme. Les élections égyptiennes de 2012 ont démontré qu’il y a dans ce pays une majorité d’islamistes. Elle ne peut pas être tenue à l’écart. De nouvelles élections traduiront l’immense déception qu’a inspirée la gouvernance des Frères. Ils pourraient devenir minoritaires et participer au gouvernement sans représenter un danger immédiat, pour autant qu’ils acceptent ces conditions.

RICHARD LISCIA

 

 

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