Mourir à Lampedusa

Un rescapé aidé par les gardes-côtes
(Photo AFP)

Cent trente morts et quelque 300 disparus : la tragédie de Lampedusa est d’une telle violence qu’elle a levé l’opposition des Italiens à l’immigration clandestine. Au point qu’un jour de deuil national a été décidé par le gouvernement, signe qu’un pays qui se respecte doit prendre à son compte un drame qui affecte des étrangers, certes, mais des étrangers qui méritent mieux que de mourir dans des conditions atroces.

CE N’E’ST PAS la première fois que des immigrants africains, embarqués par des passeurs sans scrupules sur des bateaux de fortune, trouvent la mort à quelques encablures des côtes italiennes. Mais c’est la première fois qu’un seul naufrage fait autant de morts et de disparus. Il semblerait que, pour attirer l’attention de l’équipage d’un navire voguant dans les parages, les clandestins aient enflammé leurs matelas. L’embarcation a pris feu et ils n’avaient plus d’autre choix que de se jeter à la mer.

L’Italie est choquée. Elle éprouve un malaise si fort qu’elle réclame une révision des conditions régissant l’immigration clandestine. Elle demande aussi un plan européen de surveillance des côtes méditerranéennes et des moyens pour accorder aux malheureux venus d’Afrique un accueil à visage humain.

Points de friction.

Les Italiens ont raison. La plupart des Somaliens et des Érythréens qui arrivent chez eux sont des victimes civiles de la guerre. Ils ont donc le droit d’asile. Certes, les Européens sont effrayés par les images de hordes d’Africains qui, à Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles, se ruent sur les grillages les séparant du Maroc et les écrasent de leur seul poids. Mais ces images témoignent des souffrances de personnes qui préfèrent le périlleux passage de la frontière à une existence famélique. Cela est vrai de tous ces points de friction du monde où la misère des uns se heurte à la « richesse » du voisin. On peut craindre, bien sûr, les effets d’une immigration incontrôlée sur des pays qui, eux-mêmes, tentent de réduire les effets négatifs de la crise économique et sociale. On ne peut pas ignorer pour autant le cynisme et la cupidité des passeurs, qui s’enrichissent sur le dos des damnés de la terre, l’inévitable brutalité des policiers chargés de refouler les clandestins, les risques que ceux-ci prennent dans le désert où parfois ils meurent de soif et de faim. Pas plus qu’on ne peut ignorer leur invraisemblable détermination, nourrie par des conditions de vie insupportables.

Les politiques d’immigration des pays dits riches contiennent en filigrane la condamnation à mort de nombre de clandestins. Ce ne sont pas les forces de l’ordre qui les tuent : en Europe et aux États-Unis, elles ont pour instruction, chaque fois qu’elles n’ont pas pu empêcher un passage, de remettre l’immigrant à un centre de rétention. On ne peut pas dire que les gouvernements concernés soient prompts, en ces temps de crise, à payer pour loger et nourrir les clandestins. L’Arizona a même adopté une loi pour que les policiers aillent chercher les sans-papiers dans les villes et les villages et les renvoyer dans leur pays d’origine, pour autant qu’ils sachent de quel pays il s’agit.

Réciproque coloniale.

Tout montre, cependant, que la résistance à l’immigration sous toutes ses formes est illusoire et que les partis qui réclament le pouvoir au nom de leur intolérance ne changeraient rien au phénomène, même en se déshonorant par des mesures inhumaines. Aux États-Unis, Barack Obama veut légaliser la situation de onze millions de clandestins. Cela leur permettrait d’officialiser l’emploi qu’ils occupent, d’être mieux payés, de recevoir des prestations sociales, mais de payer aussi des cotisations et des impôts. Le parti républicain, qui s’oppose à l’amnistie, joue contre lui-même : dans moins de trente ans, la population non-blanche et non anglo-saxonne des États-Unis sera majoritaire. C’est un simple retournement de l’histoire : les États-Unis ont combattu le Mexique et lui ont pris les deux-tiers de son territoire (Texas, Californie, Nouveau Mexique, etc.). D’une certaine façon, les Mexicains sont revenus chez eux.

Cette analyse ne s’applique pas à l’Afrique et à l’Europe. Sauf que celle-ci a voulu coloniser celle-là. Sans succès. Maintenant, on assiste à une colonisation à l’envers, inspirée par la seule détresse humaine.

RICHARD LISCIA

 

 

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3 Responses to Mourir à Lampedusa

  1. DARS Christian dit :

    Sur le drame de Lampedusa, d’après de que j’ai pu entendre ou lire, des marins pêcheurs se trouvant dans les parages, ne seraient pas allés au secours des naufragés, parce que l’un des leurs ayant fait son devoir de marin, voici des années, aurait vu son bateau, et outil de travail, bloqué pour les raisons de l’enquête, pendant plus de cinq ans, le privant, au moins en partie, de son travail. Si cette motivation est exacte, c’est tout simplement scandaleux de la part de la justice italienne que l’on sait pas très rapide !
    Sur un plan plus général, l’immigration ne doit pas être regardée sur un seul fait divers, fût-il atroce comme Lampedusa, mais ce regard doit être globalisé.
    Les pays dits « riches » USA, Europe, ne peuvent pas accueillir toutes ces populations pauvres, sous peine de devenir à leur tour des pays en voie, non de développement, mais en voie de paupérisation.
    Les pays dits « riches », voire les pays « émergents » tels les grands États d’Amérique du Sud, participent à des financements en direction des pays en voie de développement, mais ces fonds, ou matières alimentaires de base, distribués sans contrôle, ne parviennent pas aux populations et servent à grossir les comptes d’intermédiaires et de politiciens locaux, et les coffres forts des banques de pays peu regardants.
    Tant que les aides ne seront pas distribuées sous contrôle des donateurs, via un organisme indépendant et international, nous continuerons à connaître ce scandale, et les populations des pays pauvres se précipiteront à nos frontières.
    Je sais que j’enfonce des portes ouvertes, et que ce que je propose (le contrôle international) peut être considéré comme du néo-colonialisme, mais j’en ai assez qu’une partie de mes impôts partent engraisser des nababs de républiques bananières.
    Aujourd’hui, ma réaction est un refus à toute quête en faveur des populations des pays pauvres ou émergents.
    Mes dons vont à présent exclusivement à des associations caritatives s’occupant de compatriotes dans le besoin, et pour lesquelles j’ai la possibilité d’avoir connaissance de leur comptes financiers, et de savoir ainsi où va réellement l’argent que je leur donne.

  2. Chambouleyron dit :

    Beaucoup de marin pêcheurs de Lampedusa ont sauvé des clandestins, c’est d’eux que l’on doit parler, pas de ceux qui n’ont pas appliqué la fraternité de la mer. Honte à nous tous d’être incapables d’affronter les problèmes de l’immigration intra ou extra européenne sans en faire le champ de luttes politiciennes ou de scoops médiatiques. Qui se lèvera pour dire : cela suffit ? Qui enfin se lèvera pour prendre les problèmes un à un et les résoudre? I have a dream.

  3. Eh oui, il y a les mots de territoire et de frontière, il y eut le mur de Berlin, dit de la « honte », il y a le mur de séparation construit par Israël en Cisjordanie; eh oui il y a la notion de nation, celle d’espace Schengen, celle de « chez moi, c’est différent de chez toi », celle d’occupation, d’invasion, d’étranger … Tant qu’il y aura des hommes …

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