Justice, pouvoir, mensonges

Mensonge d’État ?
(Photo S. Toubon)

Le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a reconnu mardi soir à la télévision que son gouvernement était au courant des poursuites dont Nicolas Sarkozy fait l’objet pour trafic d’influence. « Le Canard enchaîné » de ce matin révèle en effet que le parquet a transmis à la garde des Sceaux, Christiane Taubira, une note datée du 26 février l’informant de l’évolution de l’affaire et des écoutes téléphoniques qui ont déclenché l’enquête.

MME TAUBIRA est donc prise en flagrant délit de mensonge. Elle s’en défend en affirmant qu’elle ignorait tout du contenu des écoutes. Le « Canard » affirme en outre que le ministre de l’Intérieur était informé par ses services depuis longtemps, ce que Manuel Valls a nié ce matin. Dans ces conditions, on ne voit pas comment le président de la République lui-même aurait été tenu dans l’ignorance. Pour le gouvernement, l’ennui est qu’il a toujours nié avoir été informé  de la procédure jusqu’au 11 mars au soir, quand M. Ayrault est passé aux aveux sous une forme particulièrement alambiquée. Cela dit, le fait que les ministres savaient ne signifie pas qu’ils aient monté un complot contre M. Sarkozy avec la complicité de la justice. Il veut dire seulement qu’ils ont laissé les juges et les policiers placer des écoutes, ce qui est tout à fait légal, mais sans précédent, s’agissant d’un avocat et de son client ou d’un ancien président.

La justice va-t-elle trop loin ?

Les informations livrées par le « Canard » ne modifient pas en profondeur la thèse de l’acharnement de la justice. Dans toute la presse, on parle de « pêche au chalut » : pas moins de 10 juges enquêtent sur l’ancien président et fouillent dans ses actions présentes et passées pour y trouver le délit qui le ferait tomber. En d’autres termes, il n’ont pas d’idée préconçue sur la faute commise : n’importe laquelle fera l’affaire, comme cette histoire de trafic d’influence impliquant un juge très important, Gilbert Azibert. D’une part, on constate que la justice, sans doute déçue du non-lieu dans l’affaire Bettencourt, cherche frénétiquement un nouveau chef d’accusation ; d’autre part, ce déploiement (très coûteux pour le contribuable) de forces judiciaires ne suffit pas à exonérer Nicolas Sarkozy des manquements au droit éventuels que l’on pourrait lui reprocher, même si le zèle de la justice semble excessif, même si le gouvernement joue dans cette affaire un rôle trouble, même si le climat politique s’en trouve affreusement détérioré.

Cour de cass’: le courage est absent.

Dans l’affaire Bettencourt, la Cour de cassation s’est déclarée incapable de dire si les agendas de M. Sarkozy, saisis par la justice, doivent lui être restitués. Cette non-décision n’a pas amélioré l’image de la justice française. Le tribunal suprême a pour tâche de trancher quand une affaire n’a pas été résolue aux niveaux judiciaires moins élevés. Résultat : les agendas ne sont pas rendus à l’ancien président, bien que l’affaire qui a motivé leur saisie soit terminée pour ce qui concerne M. Sarkozy. Ils pourront donc être utilisés dans d’autres dossiers (Tapie, Kadhafi ou sondages de l’Élysée).  Et ce ne serait pas de l’acharnement ?

Qu’est-ce qui expliquerait l’animosité de la profession judiciaire à l’encontre de l’ancien président ? Le traitement qu’il lui a réservé quand il était au pouvoir. Il n’aimait pas les juges, le leur a fait savoir en les comparant à des « petits pois », et leur a infligé une réforme dont ils ne sont pas remis. On nous rétorquera qu’il est honteux de croire que des magistrats puissent céder à la passion, et collectivement de surcroît. Mais ce sont des hommes et des femmes de conviction, comme en témoigne l’existence du Syndicat de la magistrature, qui n’a jamais caché sa très forte orientation à gauche, au point d’avoir couvert un mur,  qu’il a lui-même appelé le « mur des cons », des photos de toutes les personnalités, pour la plupart de droite, qu’il juge ainsi sans procès.

Pour le moment, tout le monde a perdu, la justice parce qu’elle va trop loin tout en s’abritant hypocritement sous un juridisme formel, M. Sarkozy et l’UMP parce que, décidément, ils traînent d’innombrables casseroles, le gouvernement parce qu’il ment, M. Hollande parce qu’il apparaît de moins en moins comme l’homme aux vertus inaltérables et de plus en plus comme un politicien tout aussi retors que les autres. Inutile de nommer ceux qui gagnent : les extrêmes et l’abstention.

RICHARD LISCIA

 

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One Response to Justice, pouvoir, mensonges

  1. Edrei yves dit :

    Très bien résumé ! Mais cette triste affaire met en évidence que nos politiques se sont laissé embourber dans des affaires qui les dépassent au détriment de problèmes nationaux plus urgents
    à résoudre.

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