Non à la baisse du smic

Pierre Gattaz
(Photo AFP)

La gravité de la crise, loin de taire les opinions et de favoriser les actes, accroît en France le nombre des débats, bien que tous ne soient pas forcément utiles. Le plus récent concerne le niveau du smic, salaire minimum inter-professionnel de croissance, qui n’a plus rien à voir avec la croissance et tout à voir avec le minimalisme. Une sorte de prurit libéral a conduit quelques fortes personnalités, dont le président du Medef, Pierre Gattaz, à proposer de baisser le smic pour relancer les embauches.

LA PROPOSITION du chef du patronat présente un très fort inconvénient : elle ranime la révolte sociale. Par la voix de Najat Vallaud-Belkacem, qui parle de « provocation », le gouvernement a déjà indiqué qu’il ne s’aventurerait pas vers la baisse des salaires, donc du pouvoir d’achat, au moment où, de toute évidence, il s’apprête à le renforcer par diverses mesures fiscales. La politique de l’offre repose certes sur la compétitivité et l’idée de se battre en vendant des produits meilleurs et moins chers n’est pas provocatrice. Simplement, elle ajouterait de la misère à la pauvreté. Car les smicards ne sont pas riches et ils ne sauraient trinquer une fois de plus au nom de la mondialisation. Quand le secrétaire général de Force ouvrière, Jean-Claude Mailly, déclare qu’il suffira un jour de baisser les salaires jusqu’à transformer les salariés en esclaves, il ne se livre pas davantage à une provocation, il exprime un ras-le-bol. Le marché du travail ne doit pas mourir guéri.

Les jeunes sont visés.

Le débat est d’autant plus vif qu’il oppose une partie de la gauche à une partie de la droite, avec des dissidents dans les deux camps. Deloriste et ancien directeur général de l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy se dit favorable aux petits boulots mal payés plutôt que pas de boulot du tout. D’autres offrent une perspective optimiste en affirmant qu’un salaire inférieur au smic finit par augmenter. D’autres, enfin, soulignent que le temps de l’apprentissage et de la formation peut être moins payé que le temps du professionnel confirmé.

En réalité, le smic dévalué s’adresse en priorité aux jeunes, dont on veut soigner le chômage massif par des salaires qui ne leur permettraient pas de vivre. On admettra qu’il faut leur mettre le pied à l’étrier, s’ils n’ont aucune qualification quand ils arrivent sur le marché du travail. Mais nous avons tenté l’expérience il y a moins de dix ans lorsque Dominique de Villepin, alors Premier ministre, a proposé le CPE, autre forme de smic-jeunes  que les jeunes ont combattu et anéanti avec rage. Dans ce rejet absolu, les uns décèlent l’impossibilité de réformer le pays, les autres l’attachement de la société française à  un minimum d’humanisme dans les rapports sociaux. Mais une baisse du smic serait-elle efficace sur le plan de l’emploi ?

C’est trop tard.

À mon avis, elle arriverait à contre-temps. La mondialisation a exercé ses ravages, elle commence à refluer. Beaucoup d’entreprises commencent à relocaliser. Le tableau est moins sombre qu’il y a quelques années. Les salaires en Asie et en Europe de l’Est ont beaucoup augmenté, ils finiront par rejoindre les nôtres. Ce qui était concevable il y a dix ans n’est plus indispensable. D’autant que la France a été paupérisée par la crise et que l’un des ressorts de la croissance, la consommation intérieure, souffre cruellement de l’insuffisance du pouvoir d’achat. Il y a trop de smicards en France et, d’une façon générale, les salaires y sont bas. Et puis, il faut se garder contre l’effet d’aubaine d’une baisse du smic : les entreprises aligneront les salaires de la première embauche sur le dénominateur commun le plus bas, même si elles peuvent faire mieux. Pour toutes ces raisons, il est préférable de se concentrer sur la politique de l’offre, sur la réduction des dépenses, sur la relance industrielle, et renoncer à une mesure dangereuse, susceptible d’appauvrir encore peu plus les Français.

RICHARD LISCIA

 

 

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2 Responses to Non à la baisse du smic

  1. A3ro dit :

    L’argument du contre temps est pertinent.
    Des statistiques montrent que selon les profils de salariés (et des salaires moyens qui y sont associés), les catégories au delà de 1.5 smic sont quasiment au plein emploi (4-5% de chômage), alors que à 1 smic, c’est au delà de 15 % de chômage.
    De plus, la compétitivité de la France se dégrade. Mais la compétitivité d’un pays développé ne se fait pas avec des emplois au smic. Le coût du travail entre en ligne de compte, mais pas tant que ça. C’est plutôt avec des emplois qui sont aujourd’hui apparemment demandés, au delà de 1.5 smic, qu’on l’améliore. De fait, les ingénieurs, médecins, commerciaux, cadres français ne sont pas moins bon que les allemands, juste moins nombreux.
    Une solution semble donc s’imposer : faire passer des gens de la catégorie smic à la catégorie 1.5+ smic. Cela porte un nom : la formation professionnelle. C’est aujourd’hui une usine à gaz lucrative pour les syndicats. Des dispositifs ambitieux et efficaces, sur lequel il faut pas mal réfléchir, pourraient donc faire d’une pierre deux coups : compétitivité et chômage.
    Gros inconvénient politique, en revanche : c’est le genre de réforme qui porte ses fruits à long terme, environ 4/5 ans, et que les syndicats peuvent retarder ou dénaturer dans les inévitables négociations.

  2. Edrei Yves dit :

    J’ai souvent rencontré des hommes qui se refusaient à se remettre au travail soit parce que leur salaire avoisinait le montant du chômage,soit parce que le temps du chômage qui leur était octroyé n’était pas révolu. Cet état de chose dure depuis des années et il serait bon d’y remédier.

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