Ferguson : soif de justice

L’émeute permanente
(Photo AFP)

Le phénomène de Ferguson, cette banlieue de Saint-Louis, dans le Missouri, où un jeune noir désarmé a été abattu par la police il y a une dizaine de jours, ce qui a déclenché des émeutes qui se poursuivent toutes les nuits, étonne par son ampleur. Il traduit pourtant la lassitude des Noirs américains, et des Blancs qui les soutiennent, à l’égard de méthodes policières de plus en plus musclées et ciblées systématiquement sur les Noirs. 

LES RELATIONS entre la police et la minorité noire se sont dégradées aux États-Unis, bien qu’un Noir y occupe la fonction suprême (et un autre, Eric Holder, le ministère de la Justice) et que l’amélioration des conditions de vie des Noirs soit incontestable depuis une vingtaine d’années. Ce qui reste des conflits raciaux, c’est la partialité des services d’ordre et de sécurité de toutes sortes à l’égard des Noirs dont le nombre de détenus est disproportionné par rapport à leur pourcentage dans la population générale. Les interpellations au faciès, le harcèlement des jeunes désoeuvrés, les enclaves encore larges de pauvreté ou même de misère créent les causes d’une répression parfois aveugle dans un pays où la lutte contre le trafic de drogue demeure un problème essentiel.

Le tireur enfin identifié.

La mort de Michael Brown, 17 ans, un colosse présenté comme tranquille et sage par sa famille, apporte aux émeutiers des arguments solides : il étudiait et allait entrer à l’université ; il n’a pas de passé délinquant ; il a levé les mains au moment où un policier lui a tiré dessus ; il ne représentait donc aucun danger. La police de Ferguson a continué, au demeurant, à protéger le fonctionnaire incriminé en cachant son identité jusqu’à ce qu’elle se décidât à le révéler la semaine dernière. C’est un Blanc, Darell Wilson. L’autopsie a déjà démontré que Michael Brown a été atteint par six balles : c’est peut-être beaucoup pour neutraliser un jeune homme qui ne semblait présenter une menace pour personne.

L’affaire est rapidement devenue institutionnelle, politique, nationale, raciale. Le FBI l’a prise en mains, sans parvenir à réduire la colère des Noirs de Ferguson, soutenus, il faut le dire, par de nombreux Blancs. Barack Obama, tout en prenant fait et cause pour la victime, a tenté en vain de calmer les esprits. D’aucuns mettent en avant le surarmement des policiers américains depuis les attentats du 11 septembre 2001. Les racines de la crise sont sociales : la délinquance et le trafic de drogue sont intenses dans les quartiers pauvres où vivent encore de nombreux Noirs. L’arrogance et la violence des trafiquants entraînent, chez les policiers; des réflexes pavloviens contre tout homme noir et jeune dans un quartier pauvre, même si Ferguson peut se targuer d’abriter surtout des membres de la classe moyenne.

La bonne question est posée.

À la saine colère des Fergusoniens s’est superposée la violence des casseurs. Mais les manifestants des premiers jours ont posé la bonne question : la police a-t-elle le droit de tirer contre un Noir sans avoir la moindre preuve de sa culpabilité ? Ces quelques milliers d’habitants de banlieue refusent, cette fois-ci, que l’affaire, une parmi d’innombrables, que soit refermé hâtivement le dossier. Ils veulent qu’il serve de cas d’école pour modifier en profondeur une société construite sur la répression systématique des civils noirs. Non seulement le traitement injuste qu’ils subissent les incite à se comporter en délinquants même s’ils n’en ont aucune envie au départ,  mais il emplit les prisons de centaines de milliers de personnes souvent innocentes.

La ségrégation, le racisme anti-noir, les terribles violences qui ont suivi le mouvement d’émancipation des Noirs, avec ses effets politiques, montée des extrêmes, islamisation, irrédentisme, sont tous des phénomènes relativement récents (un demi-siècle ou moins) qui expliquent d’une part la suspicion des forces de police à l’égard des Noirs et d’autre part les hoquets d’une libéralisation mal accueillie dans les États autrefois racistes.  Les Afro-Américains pensent qu’un des leurs est président, qu’ils font des progrès sensibles en matière d’éducation et d’insertion sociale, et qu’ils ont droit à la même justice que les Blancs. Ils ne veulent plus attendre.

RICHARD LISCIA

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