Concours de lecture

Un ministre n’est pas une encyclopédie
(Photo S. Toubon)

Il y a beaucoup de sujets politiques plus importants, mais j’aimerais m’arrêter aujourd’hui sur le curieux débat engagé en France autour des déclarations de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui a avoué qu’elle n’avait lu aucun livre de Patrick Modiano, tout récent prix Nobel de littérature. En rappelant l’abondante production de l’auteur et ses qualités artistiques, d’aucuns se sont émus de ce que la ministre nous représente aussi mal.

MAIS D’ABORD, on reconnaîtra à Mme Pellerin le mérite de sa sincérité. Il lui était facile de mentir et de faire un éloge de M. Modiano à partir de ce qu’elle a certainement lu dans la presse à son sujet. Elle a préféré éviter tout piège qu’une question de relance, sur un titre précis ou un passage particulier de son oeuvre, lui aurait tendu. Ensuite, je ne crois pas qu’aucun de ses prédécesseurs ait lu forcément Modiano ou un autre Nobel. Nous vivons d’ailleurs dans un pays où l’on écrit plus qu’on ne lit, ce qui ne signifie pas que l’on est plus cultivé parce qu’on prend la plume au lieu d’aller voir ce que pensent les autres. Le lecteur s’attachera à un ou plusieurs auteurs, il ne peut pas avoir absorbé l’essentiel de la production passée, ni même un dixième des 1000 romans qui sont publiés chaque année en France.

Doit-on tout savoir ?

Les gens ont une idée très théorique de la culture. Ils s’imaginent donc qu’un ministre de la Culture doit tout savoir de la littérature, mais aussi du théâtre,  du cinéma et de la musique. Mais la culture ne se situe pas au niveau du jeu « Qui veut gagner des millions? ». Un homme et une femme cultivées ne sont pas nécessairement capables de citer longuement Racine ou Molière, comme le fait si bien un Fabrice Luchini. Ils ne sont pas tenus de tout savoir. Il n’y a pas de devoir de mémoire en matière de connaissances littéraires. Internet constitue à cet égard un merveilleux instrument qui permet de retrouver une citation dont on se souvient mais qu’on ne saurait pas retranscrire avec précision.  La culture étant ce qui reste une fois que l’on a tout oublié, un être cultivé est quelqu’un qui sait raisonner en puisant dans les idées fournies par les auteurs qu’il aura lus. Il faut d’ailleurs se garder de tout exhibitionnisme ; une culture ostentatoire devient pure pédanterie, surtout quand on abuse, horresco referens, des citations latines.

Un état d’esprit différent.

Mme Pellerin, pour sa part, pourrait rappeler, qu’elle occupait le poste de ministre des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique. Elle a été contrainte de remplacer au pied levé une Aurélie Filipetti qui a quitté le gouvernement pour des raisons idéologiques et bien que personne ne l’y ait forcée. La formation de Mme Pellerin est beaucoup plus économique que littéraire. On peut certes trouver léger le choix d’un ministre pour un poste où il n’a pas de compétence particulière. Mais il n’est pas anormal que Mme Pellerin aborde ses fonctions avec la « culture » dont elle dispose, c’est-à-dire avec un état d’esprit différent de celui d’une personne rompue aux disciplines artistiques : c’est au contraire l’occasion de soumettre la culture à un regard neuf, avec peut-être un sens de la gestion que n’aurait pas un passionné de peinture ou de littérature. Si le brouhaha autour de Mme Pellerin avait pour objet de lui nuire, comme c’est le cas le plus souvent, il aura échoué.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Concours de lecture

  1. Alan dit :

    Qu’elle n’ait pas lu Modiano ou un autre écrivain, pourquoi pas, tout le monde peut avoir des lacunes. Mais qu’une ministre de la Culture n’ait pas lu un livre depuis deux ans…cela me laisse sans voix !

  2. phban dit :

    Un ex ministre du redressement économique qui démissionne et s’inscrit pour un stage de gestion de six mois, une ministre de la Culture qui ne lit pas, c’est en forgeant qu’on devient forgeron, dit-on, cela vaut-il pour les ministres ?

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