FN : tuer le père

Le Pen dans l'opposition (Photo AFP)

Le Pen dans l’opposition
(Photo AFP)

Le torchon brûle entre Jean-Marie Le Pen et sa fille, car, décidément, le père est incorrigible. Il l’avait déjà exaspérée en revenant récemment sur « les chambres à gaz, détail de l’histoire », une vieille marotte qui a lui a valu diverses condamnations. Voilà qu’il en remet une couche en faisant l’éloge de Pétain. Jean-Marie n’est pas le bouffon de la reine : à 86 ans, il veut continuer à jouer un rôle politique et comptait se présenter comme chef de file du Front national aux élections régionales de décembre. Marine a été obligée de commettre un parricide : elle a décidé qu’il n’aurait pas l’investiture du FN pour la région Paca.

LE CONTENU de l’entretien accordé à Rivarol, revue d’extrême droite très hostile à Marine Le Pen, est édifiant. Jean-Marie y commet quelques unes de ses formules : « Je ne suis pas un homo a plat ventrus », le FN est une « cage aux folles ». Mais surtout, il y expose une philosophie politique aux antipodes de la stratégie mise en oeuvre par sa fille. Il se présente, en somme, comme l’opposant le plus farouche au programme de Marine. « Je comprends qu’on mette en cause la République, dit-il. Ils commencent tous à me gonfler avec leur République ! » En d’autres termes, Jean-Marie Le Pen fera, avec l’énergie que son grand âge lui laisse encore, tout ce qui est en son pouvoir pour faire du Front un parti ouvertement d’extrême droite, classement auquel Marine souhaiterait qu’il échappe une bonne fois pour toutes.

L’attaque contre Philippot.

On peut se demander qui, du père ou de la fille, a le plus d’influence sur le parti. Car si Jean-Marie Le Pen est capable de réunir beaucoup de militants autour de ses thèses, c’en sera fini de la conquête du pouvoir. Or il ne parle plus pour amuser la galerie, mais pour empêcher le FN de s’insérer dans le moule qui lui permettrait de devenir un parti de gouvernement. Il va très loin dans sa critique de l’action politique de Marine. Il s’en prend à « l’influence nocive d’un homme comme Jean-Pierre Chevènement », l’ancien maître à penser de Florian Philippot, numéro deux actuel du FN, dont, visiblement, Jean-Marie voudrait bien se débarrasser. Il entre même dans le débat sur le programme économique et social du parti et dénonce « l’erreur » que serait à ses yeux l’adoption de la retraite à 60 ans.

En somme, il est parfait. Il est l’ennemi invétéré de la République et des démocrates. Il rejette tout ce qui fait l’originalité -et la complexité- des propositions de sa fille. Il combat ses idées, son entourage, ses projets. Il propose au FN d’être exactement ce que dénoncent les autres partis : un mouvement né de l’antisémitisme français, qui ne condamne ni Pétain, ni la collaboration, ni Vichy, qui campe sur des positions incroyablement passéistes et a la nostalgie des plus sombres heures de l’histoire. Il est l’ennemi tout trouvé, rêvé, celui qui n’a jamais voulu du pouvoir et préfère les délices de la diffamation au confort de la bien-pensance, le plaisir de dénigrer au politiquement correct, la volupté des joutes oratoires au programme de gouvernement. Vous croyez qu’il se contentera de subir le diktat de Marine et de se morfondre dans une retraite politique qui ne serait pas précoce ? Je crois au contraire qu’avant de périr, il entraînera le FN avec lui. Après tout, c’est lui qui l’a créé.

Sado-masochisme.

Je me réjouis de cet immense désordre. Jean-Marie Le Pen lève l’ambiguïté qui sert de levier à l’action de Marine. Il permet aux détracteurs du Front de dire ce qu’il est en dépit de l’omerta mariniste : un parti fasciste. Il offre la possibilité d’engager la bataille sur le terrain que Marine fuyait et où il la ramène sans relâche. On n’imagine pas qu’elle le laisse ainsi détruire, avec le bonheur infantile du massacreur des plates-bandes, l’édifice qu’elle a patiemment construit et qui domine aujourd’hui le paysage politique. Elle est et restera néanmoins sa créature. On s’étonne de la longévité et de la solidité physique de Jean-Marie Le Pen. Les marinistes convaincus s’en désolent sans doute, comme ils souhaitent secrètement qu’il cesse de parler, soit parce qu’il deviendrait enfin sénile, soit parce que tout simplement on peut mourir à 86 ans. Marine n’a pas attendu une réunion du bureau politique prévue le mois prochain pour annoncer une rupture éclatante avec son père. C’est en quoi Jean-Marie est sado-masochiste : il  contraint sa propre fille à l’assassiner.

RICHARD LISCIA

 

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5 Responses to FN : tuer le père

  1. Alan dit :

    Oui… à moins que tout ceci ne soit qu’une mise en scène entre le père et la fille pour aider à la dé-diabolisation de Marine Le Pen.

    • lionel dit :

      Je suis entièrement d’accord avec vous. Cependant, nous n’aurons la réponse qu’en décembre prochain : si JM Le Pen se présente en candidat dissident en Paca, il fait perdre la région au FN (nous aurons alors confirmation de la brouille père-fille) ; sinon, ce mélodrame qui est en train de se dérouler n’est qu’une habile manœuvre politique pour ancrer un peu plus le FN en tant que parti politique « classique ». A suivre…

  2. phban dit :

    Comme l’a écrit un poète inspiré par De Gaulle :
    « La vieillesse est un naufrage
    et c’est souvent la bêtise
    qui coule en dernier. »

    Le Pen père a toujours été ignoble, il le demeure, ce doit être ce qu’il appelle rester fidèle ?

  3. Num dit :

    Analyse intéressante et lucide.

    De là à conclure que le FN est un parti fasciste, cela me paraît excessif. Populiste, certainement, mais pas fasciste.
    Réponse
    Pour tous ceux qui douteraient de ma position, je persiste : le FN est un parti fasciste
    R. L.

    • Num dit :

      En quoi ?
      Il y a une différence de taille entre populiste, éventuellement réactionnaire, et fasciste.
      Ils n’ont pas de milice et ne refusent pas (à ce que je sache) le système démocratique et parlementaire.
      Le problème c’est que traiter le FN de fasciste en sautant sur sa chaise devient l’ultime argument de ses détracteurs. C’est pauvre et probablement contre-productif car pas crédible et donc pas écouté.

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