La délivrance par le foot

Antoine Griezmann (Photo AFP)

Antoine Griezmann
(Photo AFP)

Les réserves que l’on peut nourrir sur le football français, européen et mondial n’empêchent pas d’éprouver, sous l’empire de la liesse générale, un peu d’émotion à l’occasion d’une victoire qui galvanise le peuple. Contaminés par la joie collective, nous devenons tous des spécialistes de ce sport.

JE ME GARDERAI bien, néanmoins, de prétendre avoir sur le sujet un avis qualifié. N’importe quel amateur tiendra, à propos de la demi-finale d’hier, un discours infiniment plus documenté que le mien. Je constate en tout cas que le bonheur exprimé par la foule immense des fans a gagné tous les secteurs de la population, les jeunes, bien sûr, mais les moins jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, et, bien entendu, les élus, y compris ceux, qui n’ont pas sur le penalty ou le tir au but, la compétence requise ou qui, par conviction idéologique ou, parce qu’ils sont des rabat-joie, ne voient pas dans le foot que des aspects positifs. Ce qui est sûr, c’est que le président et le Premier ministre attendent de notre victoire et celle qu’ils espèrent pour la finale de dimanche des retombées susceptibles d’améliorer leur popularité. Je ne vois pas pourquoi une prestation sportive, dont le mérite revient uniquement au talent des joueurs et à l’intelligence de leur coach, devrait leur profiter. Mais c’est comme ça: un homme ou une femme politique, c’est une personne universelle qui a une opinion sur tout et peut parler de tout. La preuve : on exige qu’ils commentent tous les grands événements, fussent-ils sportifs.

Opportunisme politique.

Grosso modo, tous nos élus rejoignent le consensus populaire, fondé sur un nationalisme à la fois passionné et éphémère, car il ne résistera pas à la prochaine défaite, c’est-à-dire à la prochaine déception. D’ailleurs, si nous ne l’emportons pas, quel journaliste aura l’idée d’aller tendre son micro à un ministre ou à un député ? C’est le point central de toute discussion au sujet du foot. Il peut mettre du baume au coeur du peuple, mais, à terme, il ne compensera pas les frustrations causées par le chômage, les impôts ou l’insécurité. Bref, il aurait mieux valu pour le président que la France remportât un match décisif à la veille de l’élection présidentielle. Coïncidence parfaitement inimaginable. Heureusement que nous avons échappé à des analyses d’hommes ou de femmes politiques qui, selon le camp auquel ils appartiennent auraient crédité ou privé M. Hollande d’un quelconque bénéfice. Mais nous avons eu droit à un jugement de Marine Le Pen au sujet d’Antoine Griezmann qui, effectivement, mérite des éloges puisqu’il a marqué les deux buts de la victoire contre l’Allemagne. Mais enfin, ce n’est pas par hasard si elle a limité son enthousiasme à un homme blanc, par opposition à des joueurs de couleur assez nombreux dans nos équipes pour que Jean-Marie Le Pen ait tenté de démontrer que le foot français était peuplé d’étrangers.

Le précédent de 1998.

Donc, la politique reprend toujours ses droits en toute circonstance, y compris quand on nous dit que le foot apporte aux Français une unité qu’ils ne trouvent jamais ailleurs. Tu parles. Nous nous souvenons tous de l’époque fabuleuse, celle de 1998, où la France fut sacrée championne du monde de football (comme quoi nous avons éprouvé quelques voluptés encore plus puissantes que celle d’hier soir) et où s’installa pendant quelques mois le mythe de la France bleu-blanc-noir, vivement décrié d’ailleurs par le FN. Hélas, il avait raison : depuis 1998, le pays ne cesse de se diviser. Là où le foot ne peut plus rien sur le plan politique, c’est à une bonne politique qu’il faut demander le remède.

RICHARD LISCIA

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