La droite a déjà perdu

Le couple Fillon au Trocadéro
(Photo AFP)

En annonçant son retrait définitif de la campagne électorale, Alain Juppé a signé ce matin la défaite annoncée de la droite. M. Fillon en effet ne peut pas remonter la pente. Et sa démonstration de force hier au Trocadéro ne suffit pas à compenser son déficit en suffrages.

LA DÉCISION DU MAIRE de Bordeaux est parfaitement conforme au caractère du personnage : il s’estime trop âgé (71 ans) pour incarner le renouvellement. On a envie de lui dire qu’il n’y a pas d’âge pour les braves; mais on devine aussi qu’il n’a pas envie de se jeter dans la pétaudière que la campagne est devenue ni dans ce chaudron incandescent qui s’appelle Les Républicains. Certains continueront à penser que les circonstances, à la fois comique et tragiques, exigeaient de M. Juppé qu’il comprît son devoir : celui d’apporter une alternative crédible au Front national et à une gauche arrogante, toujours donneuse de leçons : François Hollande dénonce maintenant le risque d’une victoire de l’extrême droite à laquelle il a puissamment contribué par l’ineptie de sa gouvernance. Il parle beaucoup, il devrait se taire. Certes, les partisans de M. Fillon, ceux de MM. Hamon et Mélenchon, ceux de M. Macron, ceux de Mme Le Pen se seraient ingéniés à rendre la vie impossible à M. Juppé. Mais quand on a la chance de bénéficier d’une aussi grande popularité, fût-elle accordée par défaut, on saisit une occasion historique.

Juppé torpille Fillon.

M. Juppé est tout le contraire de M. Fillon, qu’il n’épargne d’ailleurs pas puisqu’il lui demande de se retirer. Son idée est donc de favoriser l’émergence d’un nouveau candidat de la droite en torpillant M. Fillon avec une bonne conscience, dès lors que lui-même s’est retiré. Nous sommes, pour quelques heures encore, dans l’ignorance absolue de ce qui va se passer. Nicolas Sarkozy, qui a tout fait pour décourager M. Juppé, semble avoir compris que, décidément, la méthode bonapartiste qui a fait de lui ce qu’il est, ne convient pas à M. Fillon. Lequel a joué son va-tout dimanche avec l’opération Trocadéro, qui ne prouve rien : il ne prendra pas un point de plus dans les sondages, il en a d’ailleurs perdu deux ou trois, si bien qu’il n’est plus en mesure de se qualifier. S’il se maintient, il offrira une voie royale à Emmanuel Macron, dernier espoir de tous les démocrates, qui ne voteront jamais en faveur de Marine Le Pen.

Fillon a sombré dans le populisme.

M. Fillon était carbonisé dès qu’a éclaté le scandale des « assistants parlementaires ». Aucun des arguments brandis par le candidat et approuvés par ses proches pendant au moins trois semaines n’était valable. M. Fillon a seulement bénéficié de la sidération de ses partisans, incapables de comprendre qu’il eût à payer de son retrait ses bévues du passé. Du coup, on en est venu à attaquer le corps judiciaire, qui, certes, ne mérite pas que des éloges, mais qui, dans cette affaire, n’a fait que son travail : la France est la risée de l’étranger, car une vraie démocratie ne se comporte pas ainsi avec le pouvoir judiciaire. M. Fillon a même osé parler de « coup d’État institutionnel », a critiqué les juges, a porté son cas devant le peuple. Ce qui signifie qu’un candidat à la présidence contourne les institutions de la République alors que, s’il est élu, sa première fonction consiste à les protéger. Comme Marine Le Pen, qui défie les juges avec sa morgue habituelle, M. Fillon a sombré dans le populisme. Réunir une foule dont une bonne partie est prête à voter pour le Front national si elle perd son homme-lige, ce n’est pas exactement démocratique, c’est une façon de faire voter les gens en dehors des urnes, alors que les urnes, elles, ne mentent jamais : elles n’accorderont pas sa victoire à M. Fillon.
C’est terrible pour la droite. Elle en est à évoquer le nom de Jean-Louis Borloo, sympathique ancien ministre d’État, qui présenterait l’avantage de souder la droite et le centre, mais pourrait faire fuir des millions d’électeurs vers le Front. On voudrait que s’associent l’intelligence tactique de Sarkozy, la probité de Juppé et peut-être ce qu’il reste de raison à Fillon pour qu’enfin soit trouvée une solution qui permette à la droite de garder une chance dans la campagne présidentielle. On le souhaite, mais, pour le moment, on n’y croit guère.

RICHARD LISCIA

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23 Responses to La droite a déjà perdu

  1. Michel de Guibert dit :

    Rendez-vous au 23 avril au soir, il pourrait y avoir des surprises…

    Réponse
    Fillon va se retirer.
    R.L.

  2. Liberty8 dit :

    Après ce week end et la déclaration de Juppé, je ne sais plus quoi penser sur un retrait éventuel de Fillon, pour qui maintenant ? Peut être une solution s’il nomme comme adjoint à sa campagne un homme qui sera ensuite son Premier ministre et qu’il le dise. Un Bertrand, un Baroin, je ne sais pas. Un peu comme un vice-président.
    Juppé a dit les choses sans langue de bois, il a réglé ses comptes et a bien exprimé qu’il n’allait pas gâcher sa vie et mettre sa famille en danger, en gros :  » Tous ces politiques et électeurs n’en valent pas la peine ».
    Je ne suis pas loin de penser comme lui.
    De toute façon, en l’état actuel des choses, je suis très pessimiste et je n’ai plus hélas la foi de M.Guibert en Fillon.

  3. François L. dit :

    La droite est juste en train de digérer le résultat de ses premières primaires, voulues par Juppé et gagnées par Fillon (résultat qui n’avait pas été prévu par l’AFP mais pouvait être deviné en observant les réseaux sociaux…).
    Alors, elle essaie le bicarbonate, l’Alka-Seltzer° et le » Mopral°.
    Dans l’urgence.

  4. Patate Chaude dit :

    Parler de probité concernant Alain Juppé me semble quelque peu excessif. Dans ce cas, nous parlerons aussi de probité concernant MM. Sarkozy et Fillon dans quelques années.

    Réponse
    Faux. Juppé est arrivé à la mairie de Paris, a constaté qu’il y avait des emplois fictifs, a commencé à les supprimer, mais la justice l’a mis en examen, puis jugé et condamné. Il ne s’est jamais agi d’enrichissement personnel.
    R. L.

  5. phban dit :

    Juppé a fait son choix, mais quel dommage ! Il reste Macron, en espérant que les espoirs qu’il suscite se matérialisent en décisions franches et efficaces, à l’inverse des promesses fumeuses de Hollande.

  6. André Mamou dit :

    Unanimité pour Fillon ! On va droit au naufrage …

  7. Agnès Gouinguenet. dit :

    Le retrait de François Fillon aurait probablement radicalisé le socle filloniste droite dure vers un vote Le Pen.
    Emmanuel Macron reste le seul garant de l’équilibre national.

    Réponse
    Pas d’accord. Un autre candidat pouvait encore refaire l’unité de la droite. Avec Macron, le risque existe d’une victoire de Marine Le Pen.
    R. L.

    • Mais avec FF aussi ! En cas de duel MLP/FF, le pacte républicain ne va pas forcément marcher. Nous ne sommes plus en 2002, d’autant que FF n’a rien à voir avec Jacques Chirac … Le retrait d’AJ est une très mauvaise nouvelle, sauf s’il finit par soutenir Emmanuel Macron avec François Bayrou. Je pense que le sujet « frexit lepéniste » a du être abordé lors du mini sommet européen à Versailles. Face à MLP, il faut unir la droite modérée (non filloniste) + les centres (D + G) + les gauches. Par ailleurs, il ne faut pas oublier Jean-Louis Borloo, qui ferait bien d’aider Emmanuel Macron. Car il faut désormais aider EM à figurer au deuxième tour … et à gagner. Merci cher R.L.

  8. Num dit :

    Autant votre article du 1 er mars était très juste et mesuré, autant celui-ci me paraît aller vite en besogne. Non, la droite n’a pas encore perdu. Il reste 7 semaines avant le premier tour, beaucoup de choses vont se passer. Les sondages ne signifient rien à ce stade. Les Francais se décideront une ou deux semaines avant l’élection. Sept semaines avant les primaires, Fillon était battu et Juppé sûr de gagner. Les Francais aiment bien déjouer les pronostics.
    Fillon populiste ? Parce qu’il proclame légitime grâce à sa victoire à la primaire ? C’est ceux qui essaient de le destituer dans les coulisses qui bafouent la démocratie.
    Je ne vois pas en quoi le rassemblement d’hier est antidémocratique : y a t il eu des violences, des intimidations, des propos contre les institutions ? Pas que je sache…
    Et puis dût-il perdre, qu’importe: vaut-il mieux vouloir gagner à tout prix ou défendre ses convictions ?

    Réponse.
    Depuis mon article du premier mars, il me semble qu’il s’est passé des choses. M. Fillon a des problèmes avec la justice. Ils ne s’arrangent pas. Vous croyez vraiment qu’il va remonter la pente s’il est mis en examen ? Vous trouvez logique que son électorat court ce risque ? Et dimanche dernier, oui, il y a eu une attaque en règle contre les institutions dès lors qu’existe chez M. Fillon un déni de ses responsabilités dans le Pelenopegate. C’était légal, n’est-ce pas ? Notre candidat a raison contre l’évidence. Je ne retire pas un mot de ce que j’ai écrit hier.

    R.L.

    • Liliane R dit :

      La facilité avec laquelle une bonne partie de la droite s’assoit sur la morale, indépendamment des suites judiciaires à venir), me laisse tout bonnement pantoise !
      La fin justifie les moyens ? Pas pour moi et de nombreux électeurs qui étaient prêts à voter Fillon iront désormais vers Macron ou s’abstiendront.

  9. Bastien dit :

    Si Fillon reste le candidat de la droite et du centre, il est plus que temps de discuter de l’intérêt de ses propositions pour redresser la France et éviter l’héritier de Hollande et Marine Le Pen qui est en embuscade.

  10. RADIGUET J MARIE dit :

    Je suis étonné. Juppé ne peut être candidat, son programme ayant été largement battu lors de la primaire.
    Dans l’équipe de Fillon il n’y a donc aucun n°2 ? Aucun Premier-ministrable ?
    Donc dans notre vieille France, si un candidat est hors course ( maladie, affaire…) c’est tout son programme qui disparait ? Je suis éberlué.
    Il faudra en tirer des conclusions, si le modèle survit.

  11. Jean Claude VOGT dit :

    Écoutez l’électorat de droite qui ne s’exprime pas beaucoup sur les réseaux sociaux et vous comprendrez que François Fillon va remonter la pente et gagner alors qu’Alain Juppé portait la poisse (accueil triompha aujourd’hui chez les CGPME).
    La droite n’aime pas ceux qui s’expriment sous pseudo, il faut avoir le courage de ses opinions.

    Réponse
    Rendez-vous après le premier tour.
    R.L.

  12. Scalex dit :

    Je suis un lecteur assidu de Richard Liscia. Mais je me souviens qu’en 1995, il avait fait l’erreur de considérer la victoire d’Edouard Balladur comme acquise. Depuis dimanche soir, j’ai l’impression qu’un retour de François Fillon est possible. Ne pensez vous pas que sa ténacité incroyable pourrait rattraper ses erreurs et ses maladresses?
    Réponse
    Merci, Scalex, pour votre assiduité. Je ne comprends pas bien votre position : j’ai soutenu Balladur parce que je pensais qu’il serait un meilleur candidat que Jacques Chirac. Je n’ai commis aucune erreur. Les sondages -et à l’époque, on les jugeait crédibles- le donnaient vainqueur. Qu’aurais-je dû faire à l’époque ? Dire le contraire de ce que je pensais ? L’élection n’est pas un pari dans une course de chevaux. L’élection, c’est de dire ce qu’on pense et d’essayer d’évaluer les chances d’un candidat. Ce n’est pas moi, ce ne sont pas les journalistes qui font les sondages. On peut certes les abolir, mais après, comment imaginer ce qui va se passer ?
    Aujourd’hui j’estime que Fillon ne fera pas le poids à cause des affaires qu’il traîne. S’il gagne, tant mieux pour ceux qui le soutiennent. Mais la logique, aujourd’hui (on verra demain), c’est qu’il ne gagnera pas. Pour une analyse illogique et déraisonnable, voyez les réseaux sociaux.
    R.L.

    • Num dit :

      @RL
      J’apprécie enormement vos chroniques depuis des années mais ce qui m’étonne, c’est qu’à vous lire, vous semblez soutenir un candidat en fonction de ses chances de gagner et donc en fonction des sondages. Est-ce qu’on ne vote pas pour le candidat dont on se sent le plus proche en termes d’idées, de programme, de valeurs (au moins au 1er tour), dût-il ne pas gagner ?

      Réponse
      Il me semble m’être largement expliqué sur ce point, mais bon. Il ne s’agit pas de voter en fonction des sondages, mais de voter pour qu’une réforme profonde soit enfin mise en oeuvre en France. Je n’ai jamais dit que je ne voterai pas pour M. Fillon, d’ailleurs je n’ai pas à le dire, pas plus que je n’ai dit que je voterai pour lui. En revanche, il me semble que j’ai apporté ma contribution à la défense d’une vraie réforme.

      R.L.

  13. Lagriffoul dit :

    Fidèle lecteur de vos éditoriaux, je comprends votre analyse même si je ne la partage pas.
    La vraie question, à quelques semaines du premier tour, c’est : quel est le meilleur programme pour le pays ?
    Comme vous l’avez remarqué, M. Macron a un programme insuffisant et le seul qui puisse nous sortir du marasme s’appelle Fillon.
    Voilà pourquoi il faut le soutenir et voter pour lui, malgré tout.

    Réponse
    Le programme de M. Fillon est le meilleur. Donc la vraie question ne porte pas sur le programme. Elle porte sur la capacité de M. Fillon à l’emporter, donc à appliquer son programme. Je m’en explique dans mon prochain blog, que je vais publier dans quelques instants.
    R. L.

  14. CHEMILA dit :

    M; Fillon n’a apparemment pas digéré d’avoir été évincé de la direction des Républicains à cause des intrigues de M. Copé. Il se raidit comme un fanatique, en compromettant gravement les chances d’alternance. Ce manque de lucidité politique et ce carriérisme le discréditent en tant qu’homme d’Etat. Quel gâchis, c’est inimaginable, c’est consternant. Maitenant j’écoute les infos uniquement avec Canteloup : au moins on rit un peu.

  15. tamburini dit :

    Les chances d’alternance avec Juppé, jamais. J’ai 60 ans et je n’oublierai jamais ce qu’il a fait aux médecins en 1995 lors de la reforme de la Sécu avec les quotas. Cela m’a coûté l’équivalent de 7 500 euros à reverser à la CPAM en 1995 à l’époque de la vache folle.
    Jamais je n’aurai mis un bulletin pour Juppe prêt à faire alliance avec le traître et la girouette Bayrou qui est responsable du quinquennat Hollande.
    Je vote à droite, donc encore moins Macron.

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