Violence américaine

L’heure du recueillement
(Photo AFP)

Le massacre de Las Vegas a une dimension si monstrueuse que je me sens contraint d’y revenir. Je m’adresse surtout à ceux qui, au sujet de mon article d’hier, ont cru utile d’exprimer l’opinion qu’une victime ou 60 victimes, c’est exactement la même chose.

CE N’EST PAS du tout la même chose. Une famille qui perd l’un des siens est aussi affectée par la mort des autres victimes. La collectivité ne réagit pas de la même façon à un crime individuel et à un crime de masse. Non seulement ce que j’écris là est une lapalissade, mais il est choquant de devoir le rappeler. Le massacre de Las Vegas est lointain par rapport à nos préoccupations hexagonales. Il y a le double assassinat de Marseille et la tentative terroriste d’incendier un immeuble parisien. Les auteurs du crime, trahis par leurs empreintes, ont été arrêtés. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a souligné une autre évidence, à savoir que la menace terroriste reste très élevée en France.

Le récit d’une malédiction.

Mais la fusillade de Las Vegas nous raconte une autre histoire. Stephen Paddock, 63 ans, retraité prospère sans casier judiciaire, n’a pas du tout le profil du terroriste djihadiste et pas davantage celui du désaxé qui, se croyant victime de la société, décide d’aller abattre autant de personnes que ses munitions le permettent. L’organisation Etat islamique a revendiqué « l’attentat » de Las Vegas, en allant même jusqu’à donner à Paddock un nom musulman, mais il serait très surprenant qu’elle dise la vérité. On est plutôt amené à croire que Daech, qui n’essuie que des défaites en Syrie et en Irak, veut maintenant s’attribuer n’importe quel massacre commis dans le monde. Autre preuve que plus le nombre des victimes est élevé, plus les nihilistes s’en réjouissent, même s’ils n’y sont pour rien.
Curieusement, Donald Trump n’a pas prononcé le mot « terroriste ». Comme s’il fallait nécessairement appartenir à Daech pour semer la terreur. Les précédents de la tuerie de Las Vegas sont extrêmement nombreux aux Etats-Unis. Les assassins de l’école primaire de Sandy Hook, où vingt enfants ont trouvé la mort (2012) ou de Columbine, école secondaire où deux élèves ont tué 12 de leurs camarades et blessé une vingtaine d’autres (1999) ne sont que deux exemples parmi des centaines dans l’histoire incroyablement violente des Etats-Unis. Un crime de masse est nécessairement lié à la terreur collective. S’agissant de moeurs qui semblent ne pas accorder à la vie l’importance qu’elle est censée avoir, le réflexe le plus courant consiste à rappeler que l’Amérique s’est construite sur la violence, qu’il est impossible de priver son peuple des armes qu’il possède et que le droit de port d’armes est inscrit dans la Constitution. C’est vrai, mais inacceptable.

Deux groupes.

Quand la Constitution a été rédigée, les pionniers se heurtaient encore aux Indiens, aux bandits de grand chemin et à tous les dangers de l’exploration de régions encore sauvages. Ce temps-là est révolu et il y a suffisamment de policiers et de juges pour interdire le port d’armes. Le plus effrayant, peut-être, c’est la réponse de tous les spécialistes interrogés sur une éventuelle prise de conscience du peuple américain au sujet des armes individuelles : ils ne croient pas qu’on puisse les interdire. Il y en a plus, aux Etats-Unis, qu’il n’y a de gens. Stephen Paddock possédait une quarantaine d’armes, dont plusieurs étaient conçues pour la guerre, pourtant introuvables dans le commerce. Celle qu’il a utilisée pour accomplir son oeuvre tire des rafales longues et se recharge en deux ou trois secondes. D’où un feu ininterrompu qui ne laissait pratiquement aucune chance aux victimes.
La conclusion la plus fréquente est qu’on ne peut pas ramasser 300 millions d’armes, qu’on déclencherait une révolution, et que tout un pan industriel s’effondrerait. Mais on pourrait commencer par surveiller un peu mieux le commerce des armes. La National Rifle Association (NRA) continue à dire que le crime est commis par l’homme, pas par l’arme. Si Paddock ne s’était pas procuré des armes de guerre ou s’il avait été arrêté en tentant d’en acheter, on ne compterait pas 60 morts et 500 blessés à Las Vegas.
L’usage des armes à feu a tellement imprégné la société américaine que, pratiquement aucun homme politique n’essaie de légiférer sur le port d’armes. Barack Obama a essayé, puis renoncé. Faire campagne sur ce thème, c’est perdre à coup sûr. Ce qui explique le cynisme de la NRA et le fatalisme des citoyens américains qui refusent d’en posséder. Il n’empêche que ce peuple est scindé en deux groupes : ceux qui vont écouter de la musique et ceux qui leur tirent dessus.

RICHARD LISCIA

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