Davos, et alors ?

Manif’ anti-Davos à Zurich
(Photo AFP

Appelez-les comme vous voulez, moguls, tycoons, chevaliers d’industrie, puissants chefs d’entreprise qui, du haut de leur incalculable accumulation d’argent, dominent le monde. Comme chaque année, ils sont réunis à Davos, en Suisse, dans une montagne enneigée au sommet de laquelle sont censés être dites les vérités définitives sur la production,  la monnaie, le vertigineux ballet des transferts de milliards d’un point à l’autre de la planète. Emmanuel Macron et Angela Merkel s’y expriment aujourd’hui.

C’EST UNE AFFAIRE privée, mais des organisations internationales, comme le FMI, y sont représentées.  Davos se présente donc comme un forum à la fois public et confidentiel. Pour y avoir accès, il faut d’ailleurs montrer patte blanche et payer une belle somme que seuls peuvent avoir les gens pour qui l’argent n’a aucune importance. Je ne sais pas si Davos a été au départ une bonne idée, mais l’expérience a prouvé que l’échange de réflexions sur l’état du monde est son unique objectif. S’il s’agissait, au contraire, de peser sur l’évolution de l’économie mondiale, et de prévenir quelques cataclysmes dont le capitalisme a le secret, personne ne peut dire que le Davos de 2007 a vu venir la crise de 2008. Il faut donc prendre Davos pour ce qu’il est en réalité: un sorte de club pour les dirigeants d’institutions bancaires ou commerciales où l’on examine l’état financier du monde, mais qui ne laisse pas présager de décision particulière dans le sens d’une inflexion. Un peu comme si la croissance, ou son absence, était une sorte de mouvement automatique et indépendant sur lequel l’esprit humain n’aurait pas d’influence.

Le cas de la Grèce.

On peut difficilement se contenter de cette définition du forum. On se demande si des personnages si bien protégés par leur réussite sont en mesure de partager les préoccupations de chefs de gouvernement ou d’Etat absorbés par leurs douleurs intestinales. On ne voit pas l’utilité de Davos, qui ne prévoit jamais un accident de parcours imminent, qui ne souffre pas des inégalités sociales, au sein des nations ou entre nations, qui s’occupe de la croissance mais pas de ce qu’elle est censée apporter au citoyen lambda. Qu’est-ce que Davos, par exemple, a fait pour les Grecs, contraints, pour éponger une dette abyssale, de sacrifier la moitié de leur niveau de vie ? Qui, à Davos, a recommandé une politique plus souple à l’égard d’Athènes, même si la responsabilité de la crise qui a ravagé ce pays résulte des mensonges et des tricheries de ses anciens dirigeants ?

Une adaptation sociale.

De la même manière, on n’a jamais entendu les intervenants de Davos proposer autre chose que le maintien ferme de l’orthodoxie, alors que la réalité tragique, dans nombre de pays, exige des méthodes de redressement qui ne poussent pas les peuples à se révolter. On s’aperçoit que Davos, loin de jouer un rôle utile, peut contribuer à un aveuglement politique qui entraîne des émeutes, ou des révolutions, c’est-à-dire le cauchemar que combattent ses participants. La principale qualité de ces dirigeants, c’est d’avoir établi le constat d’une mondialisation inévitable et irréversible et de n’avoir tiré que la leçon qui avantageait les solutions utiles à leurs entreprises, sans pour autant qu’ils aient compris que les effets du phénomène sur les vieilles sociétés industrialisées nécessitaient une adaptation sociale, des efforts en faveur des victimes de la mondialisation, une refonte acceptable des systèmes de protection, de nouvelles ressources pour le chômage et la maladie. Bref, il fallait que Davos se penchât sur le sort des peuples appartenant aux nations dites développées au moins autant que sur les intérêts financiers des banquiers et des multinationales.

On souhaiterait que, pour une fois, Davos nous surprenne. Mais, malgré la puissance accumulée des entreprises présentes, ses organisateurs nous la jouent modeste. Ils n’auraient pas la capacité de s’occuper des peuples, ils seraient seulement de bons observateurs des indices. Ils n’ont aucune représentativité, ce qui les met à l’abri des responsabilités. Ce doit être revigorant de se retrouver entre hommes aux poches profondes. Comme disait Hemingway, les riches ne sont pas seulement plus riches que nous, ils sont différents de nous.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Davos, et alors ?

  1. phban dit :

    Il me semble que cette phrase : « les riches ne sont pas seulement plus riches que nous, ils sont différents de nous » est de Francis Scott Fitzgerald et non d’Hemingway, ce dernier s’étant contenté de répondre : « Oui, ils ont plus d’argent ».
    Sur le fond, Davos est un lieu de rencontres entre happy few, très riches, gouvernants et quelques intellectuels. Dans ce petit comité, il se passe parfois des choses intéressantes, en particulier des échanges improbables entre ennemis officiels. Ce n’est peut-être pas si négligeable, après tout ?
    Réponse
    Non, ce n’est pas négligeable, mais vous ne pouvez pas contester que Davos n’a pas empêché la crise, ni aucune autre crise, ni aucune autre injustice. Quant aux échanges improbables entre ennemis officiels, cela me paraît mince comme acquis.
    R.L.

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