Le rap de la haine

Des limites de la liberté
(Photo AFP)

Un rappeur, inconnu jusqu’à présent, Nick Conrad, a composé un clip de neuf minutes dans lequel il demande aux Noirs de « tuer tous les Blancs ».

J’AURAIS IGNORÉ cette affaire si je n’y trouvais la synthèse des dérives idéologiques et morales de notre époque. Je ne connais rien au rap et je n’y ai jamais entendu de quoi satisfaire chez moi le sens de la beauté. J’ai craint que le fait d’ignorer jusqu’au nom de ce rappeur me rangeait dans la catégorie des illettrés de la musique et de ses avatars, mais j’ai compris que M. Conrad n’est pas vraiment au firmament du rap et qu’il a un besoin urgent de se faire connaître.

Le chœur des outragés.

Il vient d’accomplir un tour de force qui lui assure, pour longtemps, une célébrité sinistre. Un court extrait de son chef d’œuvre suffit : « Attrapez-les vite (les bébés blancs) et pendez leurs parents, écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs, petits et grands ». Vous avez vu : ça rime. Mais je ne rejoindrai pas le chœur des outragés. Il a fort bien expliqué, dans un entretien avec RTL, qu’il avait voulu, par cette œuvre magistrale, « inverser » l’idée que l’on se fait des relations raciales et qu’il tentait seulement de faire comprendre aux Blancs ce qui se passe quand on se livre à l’esclavage, au lynchage, au génocide. A l’ignominie, il a donc ajouté un raffinement de la pensée qui ajoute  l’hypocrisie à la provocation. Car, bien entendu, l’artiste en question est un pur produit de la société contemporaine, des réseaux sociaux, des mensonges publics, du basculement des valeurs, de tout ce qui va mal dans les rapports entre nos communautés diverses. Son objectif, ce n’est pas la justice qu’il faut rendre aux Noirs, c’est la vente à grande échelle du produit de son cynisme. En revanche, il aura tout fait pour justifier le racisme des Blancs, notamment ceux qui n’hésiteront pas à généraliser et à affirmer que tous les Noirs ressemblent à Nick Conrad.

On a assisté déjà à des replis communautaires inquiétants, on voit encore les manifestations d’une sorte de patriotisme de groupe, de périmètre ou d’enclave, on entend tous les jours les éclats d’une colère ethnique qui fait la leçon à une majorité jugée apathique et inapte à la rédemption. Mais, de nos jours, plus aucune victime n’est seule. Il y a heureusement des gens pour défendre ceux que l’on martyrise, qu’il s’agisse de secourir des migrants en détresse, de dénoncer l’antisémitisme ou le racisme, de lutter contre l’aversion pour l’homosexualité, et même de partager le traumatisme de M. Conrad à propos de ce que l’on a fait à ses ancêtres et dont il prétend être victime aujourd’hui, alors qu’il s’est inséré dans la société par les moyens les plus contestables qu’elle puisse offrir.

Le ridicule ne tue plus.

Je ne tenterai pas d’expliquer pourquoi un appel au génocide des blancs est à la fois impraticable et inapplicable, pour autant qu’il faille le prendre au sérieux. Je veux bien que, face aux injustices, nos dénonciations d’un jour ne suffisent pas, tout en rappelant que la vie quotidienne ne permet pas forcément le militantisme antiraciste 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Je prétends qu’on ne lutte pas contre la haine raciale et l’intolérance par la haine et l’intolérance. M. Conrad lance un appel au meurtre en choisissant comme véhicule l’esprit de vengeance, après des crimes dont il n’a pas souffert personnellement. Stigmatisé par tous (le consensus est tonitruant), il aura affaire à la justice. Elle dira clairement s’il peut prononcer en public des propos ignobles et incendiaires et quelle sentence elle entend prononcer. Nous sommes dans un moment d’exaspération nationale qui autorise tout ce qui était naguère interdit, choquant et répugnant. Le phénomène le plus courant, c’est la culpabilisation des groupes, les Noirs, les Blancs, les juifs, les Arabes, les personnes aux sexualités diverses, et aussi les professionnels de tous les métiers, les flics, les juges, les journalistes, les médecins, les agriculteurs, les bouchers (parce qu’ils vendent de la viande, ce qui rend fous les militants végétariens). L’histoire de ce rap imbécile, c’est le coup de folie de trop dans un mode de pensée qui s’autorise toutes les outrances et qui, sachant que le ridicule ne tue plus, s’y plonge avec délectation.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Le rap de la haine

  1. Dr G.Vidal dit :

    Pourquoi citez-vous son nom ? Ainsi, vous participez à sa célébrité et donnez raison à ce pauvre type que je ne connaissais pas avant de vous lire. Il voulait simplement que l’on parle de lui et avoir un peu de célébrité : il a réussi un peu grâce à vous !
    A part ça, la manipulation du peuple par une infime minorité très au courant des techniques modernes bien connues en sociologie (cf « La démocratie des crédules  » de Gérald Bronner ) est devenue un sport international dans tous les domaines, y compris la médecine.
    « L’ignorant sait, alors que le savant doute ». Mais le scepticisme n’est plus de mise face à la prolifération des gourous médiatiques en tout genre qui prolifèrent sur nos antennes, et au lieu de les ignorer, nous leur donnons la parole et ils savent en profiter mieux que nous.

    Réponse
    Je donne son nom parce que c’est une information et que je suis journaliste. Je ne crois pas, avec mon blog, faire plus de publicité à Nick Conrad que les chaînes de télévision ou les grands journaux. Je vous suggère de me juger sur le fond plutôt que sur d’infimes détails.
    R.L.

  2. admin dit :

    LL (USA) dit :
    Nick RadCon (pour inverser comme il fait) est, comme vous le dites, un pur produit du cynisme mercantile – mais aussi un triste sire, comme Eminem et d’autres avant lui. Les chansons de rap et autres qui invitent au viol et à la violence sont innombrables mais la pensée politiquement correcte nous empêche de lancer un vrai débat sur le sujet. Donc : d’un coté, mensonges et vulgarité sur la place publique, et de l’autre, vaches sacrées et pensée monolithique. Pas trop de place pour la vérité.

  3. deregnaucourt dit :

    Développement du rap.

    Le 22/10/1961 à 12h17, Georges Brassens croise Jacques Brel dans l’aéroport d’Orly. Il s’ensuit un choc musical d’une rare violence et créativité. Ils improvisent une chanson dont l’alacrité des accords n’a d’égale que la profondeur des paroles. Emportés par l’émotion, ils se quittent en se serrant l’un contre l’autre. Le trafic sera suspendu durant quelques minutes car selon la majorité des témoins, l’instant était si magique que des débordements amoureux furent nombreux, perturbant quelque peu la logistique.

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