Résistance de la Cinquième

Macron, Larcher, Rugy
(Photo AFP)

Emmanuel Macron s’est rendu aujourd’hui à Colombey-les-deux-Églises pour célébrer le soixantième anniversaire de la Constitution de la Ve République.  L’hommage ainsi rendu à Charles de Gaulle a d’autant plus de signification que les Français déclarent majoritairement, dans un sondage Odoxa pour « le Figaro », qu’ils ne sont pas attachés à la loi fondamentale.

C’EST d’autant plus surprenant que le texte, en soixante ans, a été amendé 25 fois et pourrait l’être de nouveau d’ici à quelques mois. Dans la mauvaise humeur des Français à l’égard de la Constitution, l’ingrédient principal n’est pas le texte lui-même, qu’ils ne connaissent pas, mais l’usage qu’en font les présidents de la République, et plus précisément Emmanuel Macron, considéré, à tort ou à raison, comme un chef d’État particulièrement autoritaire. On pourrait cependant leur en citer d’autres ; on pourrait leur rappeler les effets néfastes du « régime des partis » pendant la Quatrième République, mais ils n’ont pas une longue mémoire ; on pourrait leur dire que le projet de Sixième République, nourri d’abord par Arnaud Montebourg puis par Jean-Luc Mélenchon, risque de conduire à une impuissance de l’exécutif s’il renforce excessivement les pouvoirs des députés. On pourrait dire tant de choses. Mais, en réalité, les sondages ne prouvent rien et la seule vérité qui compte, c’est que la Cinquième a assuré à la France une stabilité remarquable pendant six décennies.

Tout dépend de celui qui a le pouvoir.

L’autre vérité est que la Constitution, qui n’empêche personne de s’exprimer, est jugée  négativement par l’opposition du moment et positivement par le pouvoir du moment. Le pire détracteur de la Constitution de la Cinquième République fut François Mitterrand. Il publia un pamphlet intitulé « le Coup d’État permanent » pour fustiger la Cinquième, mais quand il fut élu en 1981, il se coula avec délice dans les institutions inspirées par de Gaulle. Bien entendu, les pouvoirs du président sont excessifs et une réforme du texte fondamental serait la bienvenue qui rééquilibrerait l’influence de l’exécutif et celle du législatif. En revanche, il est bien peu probable que les Français, si peu enthousiastes au sujet du régime actuel, accepteraient d’être privés de l’élection du chef de l’État au suffrage universel. S’ils jugent que la Constitution n’est pas leur tasse de thé, c’est parce qu’ils entendent les médias et les oppositions beugler à longueur de journée contre un pouvoir qui, certes, commet des erreurs, mais n’a pas été, à ce jour, beaucoup plus autoritaire que les précédents. La différence qui favorise M. Macron et accroît son intransigeance, c’est qu’il dispose à l’Assemblée d’une majorité écrasante. On se demande qui la lui a donnée, sinon les électeurs, ceux-là même qui croyaient probablement qu’ils ne souffriraient pas des réformes.

Le risque du scrutin proportionnel.

Je ne vois pas, pour ma part, l’utilité d’une réduction de 30 % du nombre de parlementaires, comme si la République française ne pouvait pas payer le prix de ses institutions démocratiques et comme si les élus étaient trop nombreux pour être occupés à plein temps. Il n’est pas du tout certain qu’une fois qu’on aura taillé dans le « mammouth » des deux Assemblées, on obtiendra la même performance; et je suis profondément hostile, quoi qu’en pense François Bayrou, à l’introduction d’une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin. C’est une autre façon de porter atteinte à la stabilité gouvernementale. Enfin, aucun exécutif ne procèdera aux réformes, larges et profondes, qu’Emmanuel Macron a lancées, s’il est constamment soumis aux tirs d’artillerie d’une Assemblée puissante et rebelle. Le pouvoir doit respecter le Parlement et dialoguer avec lui, mais il doit aussi avoir sa marge de manœuvre. Enfin, on a observé, pendant le précédent mandat, que la Cinquième République ne rend pas autoritaire un président mollasson et que ses troupes peuvent se retourner contre lui et l’abattre. La Constitution n’empêche pas les députés de la République en marche de contester les décisions du pouvoir. C’est même le plus grave danger auquel le président soit exposé.

L’exemple italien.

Dans ce qui oppose aujourd’hui l’exécutif au législatif, il y a principalement l’absence de respect du premier pour le second. C’est une dérive relativement facile à corriger. En revanche, dans le désir de procéder à un changement de régime, il y a la volonté d’une minorité de donner tant de pouvoirs aux élus qu’ils se disputeront plus souvent qu’ils n’accompliront de réformes. J’ai entendu ce matin à la radio l’analyse d’une constitutionnaliste, suprêmement compétente et respectable, qui a fondé sa critique de la Constitution sur le seul exercice du pouvoir par Emmanuel Macron. Cela m’a paru un peu court. Elle a oublié ce que l’on reprochait jadis à ses prédécesseurs. Et elle a (presque) oublié ce que la Cinquième République a apporté, non seulement une stabilité qui est l’honneur du pays, mais des politiques économiques, sociales et étrangères aux effets souvent utiles et positifs.

On peut, pour bien comprendre l’importance d’un régime présidentiel, examiner le cas de l’Italie. Peu ou prou, elle a un régime parlementaire qui ressemble à celui de notre Quatrième République. Le centre gauche arrivé au pouvoir a voulu lancer des réformes indispensables. Il a été balayé par le vote du peuple. Lui ont succédé les populistes et néo-fascistes qui appliquent un programme fondé sur l’égoïsme national, sur la haine des migrants, sur des dépenses sociales insoutenables, sur leur hostilité à l’Europe alors que l’Italie, pays fondateur de la Communauté économique européenne, membre aujourd’hui de l’UE et de la zone euro, a une place centrale dans les dispositif européen. Si Matteo Renzi a échoué, si l’Italie s’est jetée dans les bras du populisme, c’est parce qu’elle n’a pas un régime présidentiel, et parce qu’elle n’a pas un scrutin majoritaire à deux tours.

RICHARD LISCIA

 

 

 

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4 réponses à Résistance de la Cinquième

  1. Michel de Guibert dit :

    Merci pour cet article lucide.
    Oui, vous avez raison, il ne faut pas toucher à la Constitution (si ce n’est éventuellement pour rétablir le septennat).

  2. mathieu dit :

    Huit présidents en 60 ans, d’âge (39 à 79 ans), d’origine, de couleur politique, de culture, de personnalité foncièrement et inévitablement variés. Tous sont réunis (même Mitterrand, tenté au début par le tripatouillage électoral proportionnel, et dangereusement novice en économie) par le respect de leur fonction et une certaine transcendance qu’elle entraîne, la nécessaire continuité de l’Etat et de son histoire, l’adhésion naturelle à la pire Constitution qui soit… mais dont on imaginerait pas de meilleure !

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