Poutine au banc des accusés

L’innocence incarnée
(Photo AFP)

Les États-Unis ont inculpé sept sujets russes qu’ils considèrent comme des espions, le gouvernement hollandais dénonce, preuves à l’appui, les attaques cybernétiques conduites par quatre de ces agents contre l’Organisation internationale contre les armes chimiques, la Grande-Bretagne, la France, le Canada et l’Australie se joignent aux Américains et aux Néerlandais : Vladimir Poutine peut bien ironiser sur « l’espionnite aiguë » des Occidentaux, la guerre froide recommence.

SI LA TENSION est forte entre Moscou d’une part, et l’Europe et les États-Unis d’autre part , c’est parce que les tentatives de la Russie pour infiltrer et affaiblir leurs réseaux Internet s’ajoutent à d’autres comportements hostiles et menaçants. Moscou n’a jamais pu fournir une explication satisfaisante sur le rôle de ses services de renseignement dans l’attentat contre l’ancien espion russe Sergeï Skripal, réfugié en Angleterre, et sa fille. Les deux victimes, longtemps hospitalisées, ont été empoisonnées au moyen d’un agent toxique, le Novitchok, dont la Russie a l’exclusivité. Le gouvernement britannique est formel : il dispose de preuves selon lesquelles la tentative d’assassinat a été organisée par Moscou. À quoi Vladimir Poutine a répondu en faisant diffuser une vidéo selon laquelle les deux hommes visés par Londres ne sont que de modestes et honnêtes citoyens. La Première ministre britannique, Theresa May, s’est empressée de balayer cette imposture. Il reste que les services russes n’hésitent pas à aller combattre sur le sol étranger, comme semble l’indiquer le jugement de Poutine : « Skripal n’est qu’un traître », donc forcément voué aux gémonies.

Les choix de Poutine.

La domination de l’Europe et, pourquoi pas ?, des États-Unis passe par tous les moyens bafouant le droit international que Poutine peut trouver ou inventer. D’abord, il s’efforce de déstabiliser les régimes en place, comme l’a démontré son ingérence plus que probable dans l’élection présidentielle aux États-Unis en 2016, qui a permis à Donald Trump de l’emporter avec un nombre de voix populaires inférieur à celui qu’a obtenu Hillary Clinton. Il était convaincu de pouvoir établir des relations de confiance avec  Trump, mais les relations américano-russes sont aujourd’hui exécrables. Ensuite, il n’a jamais caché qu’il préférait des régimes populistes ou néo-fascistes en Europe. Il a soutenu Marine Le Pen contre Emmanuel Macron. Enfin, son aviation se livre à des provocations incessantes contre les armées de l’OTAN stationnées aux confins de la Russie, comme pour les encourager à déguerpir. On ne le dit pas assez : il joue un jeu très dangereux car un incident militaire grave est vite arrivé.

Le bilan syrien de la Russie.

En Syrie, il est fier d’avoir d’avoir aidé Bachar Al-Assad à triompher des forces qui lui étaient hostiles. Si l’armée russe a contribué à la victoire contre l’État islamique, elle a aussi aidé Bachar à vaincre la rébellion syrienne. Russes et loyalistes syriens étaient prêts à écraser la région d’Idlib tout récemment, sous le prétexte qu’y seraient massés des « terroristes », et ils l’auraient fait si la Turquie n’était intervenue pour empêcher un massacre et une nouvelle tragédie humanitaire. En dépit de son triomphalisme affiché au sujet de la Syrie, Poutine peine à instaurer la paix russe en Syrie. Les pourparlers qu’il a eus jusqu’à présent avec les divers protagonistes du conflit ont échoué. Il n’a pas pu, à cause de la Turquie, lancer contre Idlib l’offensive qui aurait fait pencher définitivement la balance en faveur de Bachar. Il se flatte quand même de disposer d’armes supérieures dont la qualité a été testée par le conflit et d’avoir subi des pertes minimes. Les Syriens ayant abattu un avion russe au moment d’une attaque israélienne, Poutine a été prodigieusement embarrassé, laissant ses généraux menacer Israël, mais optant pour sa part pour une forme de compréhension.

Le roi des hypocrites.

Ce qui est sûr, c’est que conformément aux principes hérités de l’URSS, la Russie d’aujourd’hui ne recule jamais. Elle est en Ukraine et ne compte pas en partir. Elle a construit un pont qui relie directement son territoire à la Crimée, qu’elle a annexée. Elle a dépecé la Géorgie. Elle provoque l’OTAN et maintient un climat de crise propre à épouvanter les populations européennes qui, bien entendu, ne souhaitent pas d’une guerre avec une puissance nucléaire. C’est inquiétant, d’autant plus que Poutine est passé maître dans le recours à l’hypocrisie : il ne mérite, dit-il avec un sang-froid glaçant, aucune des accusations dont il fait l’objet. Il n’a pas fait empoisonner Skripal. Il ne menace pas l’OTAN, il est menacé par elle. Il n’a jamais tenté d’influencer un scrutin européen ou américain. Il déclare publiquement que la démocratie n’est pas le meilleur des systèmes et que celui qu’il a inventé fonctionne beaucoup mieux. Il vient de procéder à des manœuvres militaires spectaculaires avec la Chine, façon de laisser croire que, en cas de conflit, il ne serait pas seul. Il joue pourtant avec un allié voué à la protection de ses seuls intérêts.

RICHARD LISCIA

 

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4 réponses à Poutine au banc des accusés

  1. du bouetiez dit :

    Sans oublier aussi les cyberattaques perpétrées par les agents du GRU (par exemple le groupe sednit alias APT 28)

  2. Michel de Guibert dit :

    Deux remarques :
    – les « rebelles » syriens repliés sur Idlib sont pour une large part des terroristes islamistes, notamment le Front Fatah al-Cham.et la nébuleuse de groupes islamistes qui lui sont alliés.
    – la Crimée a été rattachée à l’Ukraine par Krouchtchev un soir de beuverie par un simple décret en 1954, mais elle était russe depuis la fin du XVIIIème siècle. Ce n’est qu’un retour à la mère patrie !
    Réponse
    Beuverie ou autoritarisme, vous avez le choix. Vive Poutine !
    R.L.

  3. mathieu dit :

    Notre planète est, par nature, en équilibre politique mouvant et instable: tout retrait du jeu d’un partenaire entraîne l’avancée du concurrent. La disparition d’un exécutif américain crédible depuis 10 ans, inespérée pour la Russie, l’absence chronique et fatale de courage politique d’Obama, se cachant derrière son congrès (reculade en Syrie d’août 2014, maintenant Bachar à son poste, précédant de 6 mois l’annexion de la Crimée), l’inconsistance de son successeur ont été le grain qui a nourri la dictature cynique et expansionniste de Poutine… qui n’en attendait pas tant!

  4. Picot François dit :

    Les services russes n’hésitent pas à intervenir sur un sol étranger ? Si c’est vrai, c’est de bonne guerre au vu de ce que font les Etats-Unis, les Français et les Turcs qui n’ont strictement rien à faire en Syrie : ils violent le droit international, contrairement à la Russie dans ce cas précis. Rappelons que celle-ci, contrairement aux autres nations, a en effet été appelée à l’aide par la Syrie.
    Les Russes sont intervenu dans l’élection américaine? Peut être, et alors? Les Etats-Unis et tous les gouvernements interviennent dans les autres pays depuis des lustres. On ne voit pas pourquoi, si c’est la Russie, c’est mal. C’est l’OTAN qui est aux frontières de la Russie, ne vous en déplaise : 42 bases. Combien de bases russes encerclent-elles les USA? Aucune.
    Poutine ne semble pas être le moins du monde embarrassé et, effectivement, la Russie paraît bien avoir des années d’avance dans certains domaines de l’armement, dixit les militaires français, entre autres. En ce qui concernent les Israéliens il vient de leur envoyer un petit message propre à les calmer : des chasseurs russes viennent de violer leur espace aérien pour les inciter à faire attention à ce qu’ils font. En effet ceux-ci ne se gênent nullement pour violer les espaces aériens des autres pays.
    Les russes font des manoeuvres militaires, oui, mais chez eux, rien de plus normal, alors que l’OTAN, donc les Etats-Unis, fait des exercices près de la frontière russe et ce n’est pas tout à fait la même chose, non ? Qui provoque en fait ? Oui, Poutine, heureusement, a du sang froid. Ce n’est certes pas un saint, loin de là, mais il aime son pays et il a rendu leur fierté aux Russes. Tout ce qu’il a fait, dans certains cas fort discutable sur le plan de la morale, n’a été fait que dans l’intérêt de la Russie. La Chine n’est vouée qu’à ses seuls intérêts ? Et alors ? Rien de plus normal.

    Réponse
    Je trouve prodigieusement partial ce commentaire, qui devrait être diffusé sur les ondes de radio-Moscou et serait parfaitement adapté à la propagande russe. Il fait totalement abstraction du danger moral et militaire que la Russie représente pour l’Europe et donc pour la France, il compare des Etats démocratiques à un Etat voyou, il oublie la répression des Russes par Poutine, la falsification des élections en Russie et, en plus, il veut nous faire croire que ça va merveilleusement bien pour Poutine et pour les Russes. Mais, bien sûr, ce cynisme-là, base de notre vie quotidienne, alimentera toujours le cynisme des puissants. C’est d’ailleurs pourquoi Poutine est au pouvoir.
    R. L.

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