Une Francophonie très politique

Louise Mushikiwabo
(Photo AFP)

Le sommet de la Francophonie à Erevan, Arménie, s’est déroulé dans une ambiance fraternelle et émotionnelle, marquée par un hommage à Charles Aznavour, « cent pour cent français et cent pour cent arménien ». Sous l’impulsion de la France, c’est une Rwandaise, Louise Mushikiwabo, qui a été appelée à prendre la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

LE SOUTIEN d’Emmanuel Macron à Mme Mushikiwabo lui a été vivement reproché car le Rwanda, qui a choisi l’anglais comme langue d’enseignement, est probablement l’un des pays les plus francophobes du monde : le gouvernement rwandais continue à reprocher à la France le rôle qu’elle aurait joué lors du génocide. Le président a vu, au sommet de l’organisation, l’occasion de raccommoder nos relations avec Kigali. Son pari n’est pas absurde : on ne voit pas comment la représentante du Rwanda pourrait faire la promotion du français tout en boudant la France, d’autant qu’elle remplace une Canadienne, Michelle Jean, dont la gestion a été critiquée. Le succès de l’OIF, qui attire de nombreux pays, y compris ceux où on ne parle pas le français, a entraîné sa politisation, chaque membre souhaitant y jouer un rôle important. Même l’Arabie saoudite a voulu adhérer, mais la France et d’autres pays lui ont fait comprendre qu’elle devrait faire preuve de patience. Le gouvernement saoudien se débat dans une affaire très grave, l’assassinat possible d’un journaliste saoudien d’opposition qui aurait été tué dans un consulat de son pays en Turquie, ce qui a conduit à une crise très sérieuse entre les Turcs et les Saoudiens.

Mettre la francophonie au service du français.

La politisation de l’OIF rappelle celle de l’UNESCO, devenue l’un des centres où s’exprime une critique virulente contre Israël et les Etats-Unis qui, sous la houlette de Donald Trump, ont cessé de participer à ses travaux et surtout de les financer. Il serait donc souhaitable que la France rappelle que la francophonie n’a pour objectif que de contribuer au renforcement de l’enseignement du français dans le monde et d’installer une langue alternative dans les relations internationales. On devine que M. Macron accepte cette politisation puisqu’il en fait un atout diplomatique. Mais il permettra à ses concitoyens d’exalter principalement le rôle du français, le bonheur pour nous de l’entendre, notamment en Afrique, mais aussi ailleurs, et la dimension que donne à la France la prédilection des peuples étrangers pour son langage.

Notre tâche, loin d’être terminée, passe par un apprentissage du français en France qui soit plus ambitieux. Il est indéniable que Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education, s’y emploie. Mais nous n’avons pas toujours été très vigilants en la matière, surtout quand nous avons cru que l’enseignement des mathématiques et des sciences devait devenir prioritaire, au détriment des humanités et du français. L’expérience a largement démontré que, non seulement il existe désormais en France une poche d’illettrisme qui doit secouer Jules Ferry dans sa tombe, mais que le bon usage de la langue est un vecteur précieux, peut-être supérieur, pour l’accès à l’emploi. On entend parler de directeurs des ressources humaines qui, quand ils voient des fautes dans un curriculum vitae, éliminent le candidat ; en outre l’expression orale, dont la qualité garantit les premiers contacts entre le demandeur d’emploi et l’entreprise, est devenue avec le temps, un impératif catégorique ; enfin, nous ne pouvons pas à la fois exalter notre langue et ne pas exiger qu’elle soit le véhicule acceptable de la pensée de tous nos concitoyens.

Une langue pour dire tout et encore plus.

Or nous ne sommes pas en train d’assister à une amélioration de l’usage du français en France. Les raisons de ce déclin sont multiples : Internet, réseaux sociaux, langage numérique qui remplace les phrases avec verbe et complément, vélocité accrue de la transmission des messages qui nuit à l’expression. Il suffit de lire ce qui est diffusé sur Internet pour être épouvanté non seulement par la vulgarité des textes, mais par leur incohérence, leur nullité grammaticale et l’exiguïté de leur lexique. Les grands médias ne sont pas à l’abri de quelques dérives orthographiques, des néologismes et des anglicismes, d’ailleurs utilisés pour donner du punch au texte. Ce n’est pas ce français-là que nous devrions transmettre à nos enfants et à nos amis francophones. C’est en leur enseignant Molière et Racine que nous leur ferons découvrir la beauté, mais aussi la complexité et la souplesse d’une langue qui peut tout dire et changer à l’infini les manières de le dire.

RICHARD LISCIA

 

 

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4 Responses to Une Francophonie très politique

  1. Michel de Guibert dit :

    Merci pour ce bel éloge de la langue française et ce rappel opportun de l’importance de l’enseigner ici même et de la faire vivre dans le monde.
    Cependant je suis perplexe sur cette nomination de la ministre rwandaise compte tenu du rôle trouble du Président Kagamé dans l’assassinat du président Habyarimana et des accusations controuvées qu’il porte sur le rôle de la France lors du génocide de 1994.

  2. chretien dit :

    Parfait votre article !
    Il faudrait commencer par obliger les sociétés françaises à s’exprimer en français…. au moins sur le territoire français. Combien de réunions internes se tiennent en langue anglaise et/ou d’entreprises qui communiquent à l’extérieur avec très souvent une majorité sinon une totalité de participants et d’interlocuteurs français !

  3. Gerlo dit :

    Très bel article !
    Vous auriez aussi pu rappeler que
    – le Rwanda a mis fin à l’enseignement du français dans les écoles (l’anglais a remplacé en 2010 le français dans son rôle de langue de scolarisation) ;
    – du fait de la menace de veto libanais, la francophonie devrait avoir honte de ne toujours pas accueillir Israël en son sein alors que ce pays comporte près d’un million d’Israéliens francophones (près de 20 % de la population).

  4. Philippe dit :

    Merci de rappeler que « cette » Francophonie est très politique , sinon comment comprendre qu’Israël avec près de 800 000 francophones n’ait jamais pu intégrer cette vénérable organisation.
    Heureusement ça n’entrave en rien l’amour des Israéliens pour la langue Française, la Culture Française et bien plus. Il n’y a jamais eu autant d’événements Francophones en Israël et de manifestations culturelles israéliennes en France. Ce qui démontre en effet que la francophonie officielle a perdu une partie de son sens au profit de pressions politiques auxquelles la France se soumet.C’est dommage pour tout le monde.
    Docteur P.K.

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