Le complotisme se porte bien

Chérif Cherkatt
(Photo AFP)

On a assisté hier à une collision entre la crise sociale et le terrorisme, certains des manifestants expliquant l’attentat de Strasbourg par une mise en scène  que  le pouvoir aurait organisée pour intimider le mouvement des gilets jaunes.

LA FORCE des gilets leur est inoculée par les réseaux sociaux, auxquels ils s’identifient bien plus aisément qu’aux institutions dont beaucoup réclament la disparition. Ce qui nécessite de recourir au mensonge, à l’affabulation,  à une réécriture des événements propre à discréditer le gouvernement. Un gilet jaune, Maxime Nicolle, qui a acquis une certaine notoriété, sans doute parce que sa férocité est exceptionnelle, n’a pas craint de dire que l’attentat de mercredi avait été organisé par le gouvernement. Il n’a, bien entendu, aucune preuve de ce qu’il avance, ce qui ne l’empêche  pas de bâtir une théorie selon laquelle nos dirigeants actuels n’auraient pas le moindre scrupule à faire assassiner quelques citoyens pour semer le désordre. Ils voient même dans les appels multiples à ne pas manifester la conclusion logique d’un effort pour mettre un terme au mouvement.

Quinze minutes de gloire.
Les amateurs de Facebook trouveront dans cette contre-offensive du délire de quoi satisfaire leurs sombres convictions. Mais la plus grande partie de l’opinion ne tombera pas dans le piège qui lui est ainsi tendu. Dans quelques jours, les Français finiront par se retourner contre les spécialistes du mensonge, prompts à diffuser de fausses informations pour soutenir une cause dont on se demande si, après l’effort de dépense publique qui a été annoncé en faveur des classes pauvres ou moyennes, elle ne correspond pas à une tentative de révolution. Les gilets réclament un changement de République ou son abolition. Mais, si leurs « doléances » s’appuient sur des contre-vérités, leur ambition perd toute légitimité et fait d’eux des criminels. Exaltés par les médias, trop heureux de surfer sur la crise, élevés en un clin d’œil à un niveau de célébrité aussi universel qu’éphémère, (rappelez-vous les quinze minutes de gloire pour chaque individu prévues par Andy Warhol), ils ont monté une théorie censée expliquer qu’ils sont les victimes d’une organisation de la société vouée (pourquoi ?) à leur appauvrissement. C’est, bien entendu, une thèse insoutenable dans une démocratie fondée sur le suffrage universel.

Les erreurs du gouvernement.
On ne peut pas exonérer le gouvernement des erreurs qu’il a commises, notamment quand il n’a pas vu venir cette grogne qui montait et, surtout, qu’il ne l’ait pas désamorcée très rapidement. Les annonces de lundi auraient dû être faites deux ou trois semaines plus tôt. Mais elles n’étaient pas faciles à mettre au point : Emmanuel Macron n’a pas voulu sacrifier ses réformes en augmentant excessivement la dépense publique, qui est moins un problème européen qu’une question de dette insoutenable. Cependant, le déclic qui a permis à nos dirigeants de comprendre enfin que la satisfaction raisonnable des revendications des gilets était plus urgente que l’accomplissement de la « transformation » quinquennale, a fonctionné trop tard.
Un clou dans le cercueil.
De la même manière, si la thèse du complot relève à la fois de l’imbécillité et de la manipulation, on est en droit de se poser des questions sur une justice qui a condamné le tueur, Chérif Cherkatt, 27 fois de suite, mais apparemment pour des peines insuffisantes puisqu’il avait pignon sur rue dans un quartier bourgeois de Strasbourg, ville qu’il n’a jamais quittée en dépit de ses voyages délictueux en Allemagne et en Suisse. De même, on s’interroge sur une cavale qui dure maintenant depuis plus de 24 heures, alors que la police est sur les dents dans Strasbourg. Si Cherkatt n’est pas arrêté, l’échec des pouvoirs publics, gouvernement et police, sera mis en exergue par tous ceux qui prétendent mieux faire parce qu’ils seraient plus responsables et plus intelligents.
Aiguillonnée par l’aubaine politique, l’impatience des partis d’opposition les conduit à se servir d’un acte de terrorisme pour enfoncer un clou de plus dans le cercueil du gouvernement. D’aucuns diront que c’est de bonne guerre, je me permettrai de penser le contraire : le chaos qui résulterait d’une crise sociale combinée à un affrontement partisan sur la lutte anti-terroriste risque d’être fatal à la nation. On ne joue pas aussi aisément avec les institutions et, si l’on veut perpétuer la démocratie, on se sert de la dialectique parlementaire. C’est un peu comme si les deux partis extrémistes se disaient qu’ils n’arriveront nulle part par le chemin électoral et qu’il est préférable de discréditer le pouvoir par tous les moyens, y compris les fake news et les réseaux sociaux, lesquels sont devenus le dysfonctionnement central d’une communication capable aujourd’hui de faire des ravages.
RICHARD LISCIA
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2 Responses to Le complotisme se porte bien

  1. admin dit :

    LL (USA) dit :
    Délire “fake news” à l’américaine. Et après, on se demande pourquoi Facebook a des problèmes.

  2. Sphynge dit :

    Mais pourquoi un fait aussi insignifiant (les dénonciations de complots sont quasi quotidiennes sur les réseaux sociaux), est-il monté en épingle par presque tous les médias (au point d’éclipser parfois le compte rendu des faits et d’éventuelles analyses) ? S’agirait-il d’une vengeance des faits récents à leur encontre, ou de leur haine ordinaire de ces gens « qui leurs sont odieux », selon la formule célèbre d’un penseur médiatique ?

    Réponse
    Un fait insignifiant ? C’est vous qui le dites. Les fausses nouvelles sont devenues notre pain quotidien. La manipulation des informations est une façon de dévoyer la démocratie. Mais peut-être que vous préférez un autre système ?
    R.L.

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