La dérive des continents

Theresa May
(Photo AFP)

La France ne fait pas exception à un phénomène, appelé populisme ou dégagisme, qui bouleverse durablement les sociétés du monde développé. L’instabilité politique menace parfois des pays dont les institutions sont restées solides pendant des siècles.

SI VOUS aimez les gilets jaunes, vous adorerez le Royaume-Uni, où se déroule un conflit politique sans précédent, opposant les partisans du Brexit entre eux, et les détracteurs du projet entre eux, avec dans chaque camp cinquante nuances de procédure irréconciliables. Dans celui des Brexiters, on décèle plusieurs factions : ceux qui veulent une sortie brutale de l’Union européenne sans accord préalable, sous le prétexte que tout accord souillerait la blanche hermine de leur cause, ceux qui exigent un accord avec l’UE pour épargner à la Grande-Bretagne les sérieuses conséquences économiques et sociales qui commencent déjà à l’accabler, par exemple la chute de la livre, ceux qui approuvent l’accord conclu entre le gouvernement britannique et l’UE, lequel maintient l’union douanière, ceux qui, comme Tony Blair, réclament un nouveau référendum, ceux enfin qui rejettent fermement le Brexit.

Des Tories enragés.

Dans ce maelström, la Première ministre, Theresa May, infatigable, évolue avec une constance et une foi qui démentent le désarroi profond dont on la croit victime. Elle va de Londres à Bruxelles, incessante navette entre les folles prétentions de son parti, les conservateurs, et l’inébranlable attachement aux fondamentaux de la Commission européenne. Elle est encore venue tout récemment dans la capitale belge pour tenter d’arracher quelques concessions supplémentaires propres à faire fléchir ceux des Tories qui militent avec une hargne insondable et suicidaire contre le traité. Lequel, en quelque sorte, devrait sacrifier les acquis de l’Union à la pérennité du modèle britannique. Elle a repoussé à la mi-janvier le vote de la Chambre des Communes sur le texte qu’elle a négocié avec la Commission. Mais tous les Britanniques le disent : elle ne survivra pas à cette consultation parce qu’il n’y a pas de majorité en faveur d’un Brexit « mou ».

Pour chaque option, une faction.

Mme May est un personnage intéressant, dans la mesure où elle a mis son intégrité au service du vœu si ardemment exprimé en 2016 par une faible (moins de 52 %) majorité britannique  : le Brexit. Elle sait exactement à quels déboires ce choix expose son peuple, elle a donc voulu en atténuer les effets en gardant un pied dans l’Union, tout en œuvrant frénétiquement pour traduire dans les faits la décision du peuple. C’est une forme élevée d’honnêteté. Ce qui est affolant, c’est qu’elle ne parvient pas à réunir une majorité autour d’une décision raisonnable. Pour chaque option, il y a une faction. Le « peuple » britannique, comme les gilets jaunes, devait apparaître comme un bloc. Il est fracturé par un conflit de tendances totalement inédit. Le référendum de 2016 a introduit en Grande-Bretagne le poison permanent de la division.

A quelques encablures des côtes normandes, nous avons le spectacle d’un peuple uni depuis des siècles qui s’est fracassé sur une mauvaise idée. Cela ne vous rappelle rien ? D’abord, la tragédie anglaise souligne que le recours au référendum est dangereux ; ensuite elle accompagne des phénomènes comparables, l’élection de Trump et les ravages que son cynisme et sa malhonnêteté provoquent aux Etats-Unis et dans le monde ; ou l’arrivée au pouvoir à Rome d’une coalition des incompatibles, grenouille et scorpion traversant ensemble une rivière, comme le feraient le Rassemblement national et la France insoumise si, un jour, l’appel du pouvoir les séduit assez pour effacer leurs derniers scrupules.

Le virus de la démagogie.

Aussi déstabilisé qu’il semble aujourd’hui, le gouvernement d’Emmanuel Macron demeure un rempart contre ces dérives. Le président nous a démontré à quel point, après son exploit électoral de 2017, il était capable de faillir. Sa réponse aux revendications des gilets jaunes est très désordonnée et le maquis des mesures qu’il offre est à la fois inextricable et rarement compréhensible. Le problème pour ceux d’entre nous qui prônent la stabilité face aux démons peuplant la planète, n’est nullement qu’il faille à tout prix sauver le soldat Macron. Sans être, comme tant de Français, les ennemis de l’autorité, nous ne pratiquons pas le culte de la personnalité. Mais, pour l’instant, nous ne voyons pas d’autres moyens que lui pour empêcher l’avènement d’un régime vulgaire comme Trump, cynique comme Salvini, menteur comme Orban.

Comme l’Allemagne, la Belgique, l’Autriche et d’autres pays européens, la France est contaminée par le virus de la démagogie, des solutions toutes faites, des expédients. La colère d’un peuple ?  On ne répètera jamais assez qu’elle a été sous-estimée. Mais elle n’est que ça, une colère. Elle n’a aucun projet, aucune existence organisée, elle ne représente pas du tout une majorité, et elle est plus divisée encore que ces milliers d’idéologues anglais incapables d’appliquer le Brexit, d’y renoncer, de trouver une solution médiane, d’organiser un second référendum, bref d’en finir avec le chaos. Soixante millions de Britanniques sont tombés dans la Manche où ils se noient lentement, loin de la terre ferme d’Angleterre et tout aussi loin de l’apaisante Europe.

Nous les observons avec épouvante, mais un sort semblable nous attend.

RICHARD LISCIA

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5 réponses à La dérive des continents

  1. Sphynge dit :

    Ce tableau apocalyptique n’est-il pas la conséquence et la fin de l’expérience néolibérale mondiale dont les ravages mettent en cause – ce qui est regrettable – le libéralisme lui-même? Les peuples manifestent peut-être là des aspirations plus profondes que celles du simple « homo economicus » à quoi l’ultralibéralisme a voulu le réduire.
    Réponse
    Les défauts et failles du libéralisme sont innombrables. La financiarisation des économies entraîne de graves injustices. La réforme est le seul moyen de réintroduire la justice sociale. Les alternatives à la réforme qui nous sont proposées aboutissent toutes à une forme ou une autre de totalitarisme. Le mouvement des gilets jaunes (comme le Brexit) est d’inspiration anarchiste, ce que ni les médias ni les gens séduits par la révolte ne voient. Mon analyse n’est nullement apocalyptique, elle est réaliste. Cette crise est d’autant plus regrettable que lorsque la France sera appauvrie, meurtrie, en faillite, on reviendra bien entendu à l’économie de marché.

    R.L.

  2. Chrétien dit :

    Encore un article remarquable … pour « sauver le soldat Macron » et on le comprend aisément même si on est pas toujours d’accord avec son programme, mais en face des dangers qui nous menacent (LFI et RN).
    Le problème et le « ras le bol » des Français est le trop-plein de normes, (même si on sait que l’Europe y contribue aussi) et de règlements, par conséquent moins de libertés, et d’impôts, une débauche de taxes (36 depuis 2 ans) créés par nos énarques et par tant de hauts fonctionnaires « intelligents » qui ne sont pas capables de gérer correctement la France (cf nos dettes colossales) en bons pères de famille, comme savent le faire des commerçants, des médecins, des agriculteurs, des ouvriers, des chefs d’entreprise, des pères et mères de famille.

    Réponse
    La faute de l’Europe ? Elle n’est pour rien dans notre système social. Mais surtout, on ne peut pas tout avoir, la santé gratuite, la retraite à 62 ans, l’école gratuite, et ne pas payer d’impôts. Les gilets jaunes estiment qu’ils doivent avoir plus d’argent, ils le réclament à l’Etat. Ils se plaignent de payer trop de taxes, mais on ne peut pas les satisfaire sans augmenter les dépenses de l’Etat, donc les impôts.
    R. L.

  3. chretien dit :

    Je parle des normes et des règlements français en plus de ceux imposés à la France par l’Europe et leurs conséquences sur nos libertés de plus en plus restreintes ! (un exemple sur l’automobile entre beaucoup d’autres ). Pas de notre système social.
    Qui parle de ne pas payer d’impôts ? Nous sommes moins de 50% à en payer? Mais trop c’est trop pour les mêmes ?
    Je parle d’une bonne gestion de père de famille et de s’attaquer aux abus ; il y en a des milliers. Quelques exemples :le nombre de fonctionnaires dans les mairies, le nombre et les émoluments de députés et de sénateurs et du personnel de ces deux chambres …par rapport à d’autres pays.

    Réponse
    Je ne suis pas du tout d’accord, mais je préfère partir en vacances.
    R.L.

    • Akebia dit :

      Pas d’accord sur les fonctionnaires. Malgré nos 90 fonctionnaires pour 1000 actifs, nous sommes exactement dans la moyenne européenne, les allemands aussi.
      Ce sont les pays du nord qui ont le plus d’emplois publics ; jusqu’à 160 pour 1000, ils payent beaucoup plus d’impôts que nous et pourtant, s’en sortent semble-t-il mieux que nous.
      Les pays du sud, payent moins d’impôts, ont moins de fonctionnaires mais personne ne les envie.
      Le vrai problème c’est l’économie de marché, l’OMC, le capitalisme, le système, et que nous n’avons rien pour les remplacer. etc Comment faire ? Nous n’avons pas de plan B depuis l’expérience malheureuse du communisme.
      Homo sapiens est un être cupide et le pire des prédateurs. A moins de croire aux miracles de l’intelligence artificielle, aux biotechnologies et à une subite crise de sagesse universelle devant la décrépitude avancée de notre planète … on est foutus.

      Réponse
      Conclusion pessimiste.
      R.L.

      • JMB dit :

        Un poète du XVIIIe siècle nommé Gilbert a écrit “Quarts d’heure de misanthropie”.
        on peut y lire:
        “Qui semble malheureux, à nos yeux est coupable.
        Tous les cœurs sont d’airain; le grand est orgueilleux,
        Le riche avare et le pauvre envieux….
        Et les pâles talens, couchés sur des grabats,
        Y veillent consumés, par la faim qui les presse,
        Tandis que, s’égayant, chantant dans la paresse,
        L’ignorance au teint frais s’endort dans le damas.”

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