Un débat mal engagé

Chantal Jouanno
(Photo AFP)

En tant que présidente de la Commission chargée du débat public, Chantal Jouanno était, par excellence, celle qui allait diriger le grand débat voulu par Emmanuel Macron et destiné à permettre à tous les citoyens français de donner leur opinion ou d’apporter leurs propositions pour une meilleure gestion du pays. Elle a décidé de s’en exclure elle-même.

Mme JOUANNO est victime de cette transparence rendue impérative par l’état d’esprit de la société et maintenant par des lois. Quelqu’un a annoncé son salaire : près de 15 000 euros par mois. Elle est intervenue sur France 2 hier soir, non pour dénoncer une révélation embarrassante, à laquelle elle trouve une certaine légitimité, mais pour convenir que, face à la polémique, elle n’avait plus d’autre choix que de se retirer du débat national et de demander à l’exécutif de confirmer ou de diminuer ses émoluments. Entretemps, on a appris que les salaires des hauts fonctionnaires qui dirigent des agences importantes de l’Etat touchent des salaires élevés, comparables aux siens et même parfois supérieurs. Mais au fond, ce qui ressort de ce nouvel épisode de la vie de la République en marche, existence agitée s’il en est, c’est que la coûteuse présidente d’un organisme chargé des débats nationaux ne travaille pas quand on a besoin d’elle et qu’auparavant, elle était très bien payée à ne pas faire grand-chose.

Pratique de la délation.

Ce qui se passe est immoral, dangereux, et même scandaleux. L’exigence de transparence est en train de transformer les 66 millions d’habitants de ce pays en citoyens méfiants qui s’observent les uns  les autres et cherchent à savoir si le voisin ne gagne pas plus qu’eux-mêmes. La révélation du salaire de Mme Jouanno s’apparente à de la délation pure et simple : aujourd’hui, si vous voulez détruire la crédibilité d’un personnage, il vous suffit de dire qu’il gagne bien sa vie, étant entendu que, au delà du Smic, on est un profiteur, un exploiteur du peuple, un sombre individu pour qui l’Etat, s’agissant des hauts fonctionnaires, est une vache à lait nourrie par de malheureux contribuables incapables de joindre les deux bouts. Je suppose néanmoins que Mme Jouanno paie ses impôts, ce qui participe au lissage de ses revenus et fait d’elle une contributrice puissante aux aides sociales versées à ces nécessiteux qui, depuis plusieurs semaines, ne cessent de clamer leur souffrance. Si Mme Jouanno finit par démissionner, ils seront les premières victimes de l’opération montée contre elle.

La saveur âcre de la castagne.

L’affaire donne une bonne idée de la façon dont les gilets jaunes conçoivent le débat public, lieu géométrique de la décence et de la courtoisie, qui n’aura pas la saveur âcre de la castagne. Ils ne trouvent de l’intérêt à s’exprimer verbalement que si leurs propositions sont retenues et s’ils peuvent parler de tous les sujets, y compris ceux qui ont posé des dilemmes tranchés depuis longtemps par la loi, l’IVG, l’ISF, la peine de mort, le mariage pour tous, la FIV, et j’en passe. De quelque bout que l’on prenne cette crise, la volonté de cette minorité violente et constamment active, c’est d’abattre l’Etat et tous les efforts d’Emmanuel Macron pour empêcher les dérapages risquent bien d’être contrecarrés : pour une fraction infime de l’opinion, le bon débat est celui qui entérinera les idées qu’elle émettra, pas celui où est exprimé un concept minoritaire qui n’a pas une chance d’être adopté. Nouvelle conception  de la démocratie à laquelle nous serions moralement contraints d’adhérer sans piper mot pour notre part. Le suffrage universel étant, par nature, une escroquerie, la suprématie de la minorité la plus infime (quoi ? cinquante mille agités du rond-point sur 66 millions de citoyens ?) remplace non seulement le scrutin majoritaire à deux tours mais la proportionnelle intégrale.

L’affaire du boxeur.

De sorte que ce qui explique la profondeur de la crise et l’inquiétude qui m’habite ces jours-ci, c’est le basculement des valeurs, terme que je récuse souvent mais qui n’a pas d’équivalent. On  nous a offert une interprétation de l’affaire comme la révolte, l’insurrection peut-être, de concitoyens dont la vie est trop dure et qui, se présentant comme des victimes en grande souffrance, disposent d’une supériorité immense sur tous les autres, ceux qui ont ou auraient une vie confortable que, forcément, ils n’auraient pas méritée. Comme si ces autres étaient nés avec une cuiller d’argent dans la bouche et qu’ils n’avaient pas travaillé dur pour obtenir les conditions d’une existence décente. Du coup, ce que disent les autres ne peut être dicté que par le mensonge, l’hypocrisie, l’appétit de l’argent, et, en somme, l’amour d’un « système » au sein duquel les privilèges seraient réservés à une minorité pendant que la majorité, pourtant celle à qui il suffit de voter pour s’emparer du pouvoir, sombre chaque jour un peu plus dans la misère.

On a pu observer l’application des « nouvelles » valeurs avec un autre épisode, l’affaire du boxeur qui s’est acharné, samedi à Paris, contre un gendarme. Filmé et dénoncé, il s’est présenté à la justice. Il est en garde à vue. Il a frappé le gendarme avec une violence et un professionnalisme exceptionnels. Il regrette de s’être laissé emporter, bien sûr.  Du coup, un large mouvement de solidarité se forme en faveur de ce délinquant. Le bourreau se transforme en victime. Il faut sauver le boxeur. Plus de cent mille euros sont recueillis jusqu’à ce que l’organisme qui a lancé l’opération finisse par la clore, face au tollé qui a gagné l’opinion, scandalisée par cette prime à la haine. D’autres collectes ont été organisées en faveur des blessés des forces de l’ordre. Voilà donc les deux France qui s’affrontent : celle de la délinquance, et celle du droit. Celle de la démagogie, et celle du respect des institutions républicaines. Celle de la violence, et celle de  l’ordre. Pas besoin de vous dire à laquelle j’appartiens.

RICHARD LISCIA

 

 

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5 réponses à Un débat mal engagé

  1. D.S. dit :

    Honnêtement, qui croit vraiment à l’interêt de ce pseudo-débat? Il ne peut que renforcer les convictions des uns et des autres. On s’enfonce, on s’enfonce.

  2. deregnaucourt dit :

    En 1382, sous Charles VI, commença à Paris la révolte des Maillotins, pour manifester entre autre, contre l’oppression fiscale.
    On est passé des maillots aux gilets et tombé bien bas bien bas !
    Le rond point, bien plus que le carrefour, symbolise la liberté de prendre la direction que l’on veut, encore faut-il avoir une idée de là où l’on veut aller ! Sinon on tourne en rond !
    S’il y a tant de violences autour de ce mouvement, ce n’est pas que l’Etat accule les gilets jaunes à de telles exactions, c’est bien parce que piégés dans le labyrinthe de leurs propres contradictions ils n’ont pour en briser les horizons, qu’une force bestiale qui finit par s’auto-légitimer. (Karl Lagerfeld dans un spot célèbre vantait les mérites du gilet jaune : « C’est moche, ça va avec rien, mais ça sauve des vies!» Combien de victimes à cette heure ? ).
    Je propose la création d’un nouveau mouvement dédié à ceux d’entre les gilets jaunes, qui ne respectent rien y compris eux mêmes, à ceux qui dans la plus intime méconnaissance ou mépris de certaines règles nécessaires à la common decency et au bon fonctionnement de l’Etat, quels qu’en soient les dirigeants, continuent de tourner en rond dans l’espoir d’un guide et d’un leader, autre que celui qu’ils ont démocratiquement élu, qui leur dira :« On va essayer de ce côté là car moi j’ai des projets et quelques modestes connaissances en gestion, si vous en voulez je tente de les appliquer, sinon je retourne en faire profiter d’autres » ; le NUIROND ; toutes les nuits se réuniront sur les ronds points des gilets jaunes qui resteront debout.
    Au moins on gagnera en éclairage des lieux publics !

  3. D.S. dit :

    Mieux que les débats et les sondages: les cagnottes. Il y a la cagnotte du bien et celle du mal. Celle du mal a été bloquée à 120 000€. Et celle du bien flirte maintenant avec le million d’euros. Mais comme le disait Jacques Martin, selon vos convictions, vous pouvez inverser le tableau.

  4. mathieu dit :

    Cette prime à la bêtise, à l’inculture, à l’infantilisme mental, à la démagogie sans limite, à la méfiance irrationnelle, à la brutalité, à la bestialité, à la primalité, à l’obscurantisme rassurant est le reflet divers et inquiétant de ce mouvement jaune qui succède aux bonnets rouges, aux insoumis, aux « indignés », aux Nuits debout…qui se réveillaient de façon convulsive tous les 40 ans (comme en mai 68)… délai acceptable et gérable pour une démocratie!
    Grâce aux moyens de communication actuels, sans limites (chaînes d’info et réseaux sociaux), espérés comme outils définitifs de la transparence et de la connaissance, en fait tout autant vecteurs partiaux et pervers de l’obscurantisme triomphant, ce courant anarchiste destructeur et anencéphale (à tous les sens du terme), s’installe insidieusement dans une continuité de nuisance, en véritable cancer de la démocratie, comme le virus pandémique islamiste se veut celui de l’Occident.
    Est-ce le lot inéluctable des démocraties avancées , « trop » démocratiques?, ou le triste apanage de notre bon peuple français, périodiquement épris et altéré, dans son histoire, de sang qui coule et de têtes tondues…ou roulant dans la sciure, devant la masse indifférente voire curieuse, des tricoteuses ou des résistants de la dernière heure, selon les époques ?

  5. Chretien dit :

    Encore une superbe démonstration des agissements et de la mentalité de nos wisigoths, ostrogoths et autres barbares !

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