Algérie : coup de théâtre

Le général Ahmed Gaïd Salah
(Photo AFP)

Dans un discours de portée historique, le chef d’état-major des armées algériennes, le général Ahmed Gaïd Salah, a appelé à l’empêchement du président Abdelaziz Bouteflika.

LE GENERAL a donc donné le coup d’envoi d’un changement politique très important. Il s’agit davantage d’un coup de théâtre que d’un coup d’Etat, car il y a toutes les raisons de penser que la décision d’Ahmed Gaïd Salah a été mûrement réfléchie avec le clan familial de M. Bouteflika, qui continue à tenir les rênes du pouvoir, sous l’œil vigilant de l’armée, laquelle n’a cessé, pendant la crise qui a duré un mois, de répéter qu’elle était « dans le camp du peuple ». Cependant, on se trouve devant un paradoxe : pour éviter toute violence et, de ce point de vue, les Algériens ont été exemplaires, il fallait bien que l’évolution politique vînt de ce « système » vilipendé par le peuple. Mais, en même temps, le fait que l’armée, par son premier représentant, a pris l’initiative d’intervenir dans le jeu politique, risque de déboucher sur une solution qui protège les personnes, apparatchiks ou oligarques, souvent corrompus, dont les Algériens ne veulent plus entendre parler.

Une solution du système ou hors du système.

Il serait néanmoins erroné de minimiser la force du changement qui vient de se produire. C’est la réponse de l’institution-arbitre à une revendication essentielle. Il ne fait aucun doute ce matin que la démission du président Bouteflika n’est plus qu’une question d’heures. Bien sûr, les questions se bousculent : quelle solution de rechange le pouvoir et l’armée vont-ils proposer aux Algériens ? Les oppositions, qui sont multiples, dénoncent en chœur « l’enfumage » qui se préparerait. Il y aura inévitablement des élections, mais le pouvoir, en place depuis 1962 et soutenu par l’armée,  a administré la preuve à plusieurs reprises qu’il était capable de se maintenir en dépit du choix apparent qu’il proposait au peuple.

Il faudrait donc que l’armée ait le courage d’organiser,  ou d’exiger, des élections libres et pluripartites, qui permettraient aux Algériens d’élire les candidats avec lesquels ils ont des affinités. La tentation est grande de comparer la crise algérienne à la crise française. La première donnerait une leçon de modération aux gilets jaunes ; la seconde montrerait le côté irrationnel de la comparaison : quoi qu’on en dise à gauche et à droite, l’élection de M. Macron est parfaitement légitime ; et on demanderait presque, pour l’Algérie, l’application du programme de Jean-Luc Mélenchon, démission du président, dissolution de l’Assemblée nationale et création d’une Assemblée constituante qui favoriserait l’avènement d’une VIe République.  On pourrait même se mettre à croire que le « système » français date, lui aussi, de soixante ans.

Des élections libres sont-elles possibles ?

En réalité, il s’agit d’un amalgame. La non-violence des Algériens résulte des dix années noires de 1990 à 2000, où les djihadistes se sont livrés à des crimes de masse contre le peuple, contre des civils. La France, de son côté, n’est pas un pays qui n’a jamais compté que sur la rente pétrolière et n’a pas su diversifier son économie. C’est aussi un pays démocratique, de sorte que toute solution radicale à la crise qu’il traverse ne peut constituer qu’un déni de démocratie.

D’une part, on est donc amené à souhaiter des élections libres en Algérie. D’autre part, on risque d’assister à la floraison d’une pléthore de partis qui rendrait impossible une majorité parlementaire. Là encore, l’armée jouera son rôle de contrôleur. Elle peut, sous le prétexte d’assurer l’ordre, doucher l’enthousiasme populaire. Et si elle contribue elle aussi à la recherche d’une majorité, elle risque de s’assurer que cette majorité ne se débarrassera pas de sa propre influence. Pour que la liberté ne soit pas tempérée par des prétextes, il est souhaitable qu’un leader charismatique incarne le changement, qu’il soulève les foules, et qu’avec leur soutien, il forme une majorité. Le chemin, pour parvenir à ce moment, est long et ardu. Mais, si l’on observe l’Algérie avec assez de distance, si l’on se souvient de l’échec complet des « printemps arabes » (sauf en Tunisie), si l’on admet que la Syrie, après 350 000 morts, trois millions d’exilés, des destructions massives, a été le cimetière de toutes les illusions arabes et enfin, si l’on voit que la révolution égyptienne a abouti au maintien de l’armée au pouvoir, sans même citer l’Irak et le Yémen, on peut se dire que, pour le moment, l’Algérie a déjà triomphé des démons qui détruisent de l’intérieur les sociétés arabo-musulmanes.

RICHARD LISCIA

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One Response to Algérie : coup de théâtre

  1. Michel de Guibert dit :

    Il me semble que en Tunisie aussi le « printemps arabe » est un échec…

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