1989 : l’histoire bascule

Gorbtachev aujourd’hui
(Photo AFP)

La commémoration de la chute du mur de Berlin nous renvoie à une époque où l’Europe était divisée, où sévissait la guerre froide, où les peuples européens dominés par les Soviets de l’URSS n’avaient guère d’espoir pour l’avenir. Les habitants du Vieux-Continent ont oublié cette période, sorte d’hiver géopolitique pendant lequel l’absence de droits et de libertés avait placé des dizaines de millions de personnes sous le joug soviétique.

LES ALLEMANDS (mais aussi les Polonais, les Hongrois et les Tchèques) ne doivent qu’à eux-mêmes la liberté qu’ils ont conquise de haute main. Tous les complots dont les dirigeants soviétiques accusaient les Américains, n’existaient pas ou, mieux, s’ils existaient, ils n’avaient guère entamé la dictature du prolétariat. Que des peuples, de leurs mains et de leurs voix, aient contraint des dirigeants obtus, incapables de comprendre qu’on ne gouverne pas indéfiniment en maintenant un ordre inique, aient obtenu le passage libre en Europe de l’Ouest, c’est une sorte de miracle dont, hélas, on n’évalue pas assez les bienfaits aujourd’hui. Pire : ceux qui ont arraché leurs droits à des vieillards cacochymes uniquement intéressés par un pouvoir durable, sont devenus aujourd’hui ceux qui, parfois, réclament l’ordre et la fermeté de fer dont il se sont débarrassés il y a trente ans. Ainsi la boucle est-elle bouclée : ils ont vaincu une dictature, les voilà qui en réclament une autre, tout aussi malveillante, mensongère et prête à réprimer les démocrates.

« Démolissez ce mur ».

C’est l’occasion historique qui, souvent, fait le talent des dirigeants. On ne peut pas nier que Helmut Kohl, à l’époque chancelier allemand, n’ait pas su saisir l’opportunité incroyable que les Allemands de l’Est lui apportaient sur un plateau. On ne peut pas oublier que, quelques années plus tôt, Ronald Reagan ait apostrophé le successeur de la Nomenklatura en ces termes : « M. Gorbatchev, démolissez ce mur ! », injonction à laquelle le président de l’URSS aurait certes souhaité obtempérer mais il n’avait pas encore les moyens d’agir. Les Est-Allemands s’en sont chargés, ce qui prouve que la parole d’un président américain peut modifier le cours des choses, pourvu qu’il soit crédible. François Mitterrand a été embarrassé par ce qui se passait en Europe centrale. Il n’avait pas tout à fait tort de craindre la puissance que l’Allemagne réunifiée allait acquérir. Ses réserves, cependant, ont été recouvertes par le fracas de l’énorme tempête européenne. Enfin, le successeur de Reagan, George Bush senior, s’est parfaitement adapté à la situation. Il a aidé Gorbatchev, il a réalisé une chose incroyable : la dénucléarisation des États satellites de l’URSS. À l’époque, le récit de la dénucléarisation du Kazakhstan par les techniciens américains, paru dans Time magazine, fut impressionnant. Malheureusement, Mikhaïl Gorbatchev, encensé par le monde entier, a été rejeté par le peuple russe qui avait déjà la nostalgie d’un pouvoir qui veillait aux fins de mois et aux retraites. D’où l’apparition de Boris Eltsine, conforme aux souhaits occidentaux, qui résista à un coup d’État, mais découvrit en Vladimir Poutine un fils spirituel. Comme il s’est trompé !

L’importance des libertés.

On ne parle  pas de la chute du mur en 1989 si on ne rapporte pas cette sorte de révolution populaire, joyeuse, innocente et dépourvue de toute violence à la situation en Europe aujourd’hui. Des Anglais qui veulent à tout prix quitter l’Union européenne ; des peuples xénophobes qui font de l’immigration un danger mortel ; des partis politiques qui entretiennent le racisme et la haine ; des leaders qui promettent une ère radieuse quand ils savent qu’elle sera celle d’une régression épouvantable. Le souvenir de 1989 est celui d’une révolution pacifique qui a rayé de la carte une dictature continentale. Voilà pourquoi on n’est pas exagérément pessimiste quand on décèle dans le retour des vieux réflexes démagogiques la source d’un fascisme qui pourrait conduire à un nouveau glacis qui gèlerait l’Europe. Les Allemands n’ont pas fini de regretter la guerre immonde qu’ils ont livrée à des peuples sans défense et notamment aux juifs. Mais un régime de type hitlérien peut naître dans n’importe quel pays qui serait victime d’un séisme économique et social. C’est notre devoir de répéter sans cesse qu’il y a pire que le dénuement, pire que la faim, pire que l’injustice et les inégalités. Il y a cette mort de l’esprit qu’est la privation de liberté. Nous ne le savons pas tous : l’homme a plus besoin de liberté que de nourriture, celle-ci étant d’ailleurs un corollaire de celle-là.

RICHARD LISCIA

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One Response to 1989 : l’histoire bascule

  1. Laurent Liscia dit :

    On parle de libertés en danger et de la démocratie en péril. Mais quel chemin parcouru depuis 1989 ! Le danger persiste, en Iran, en Corée du Nord, au Moyen-Orient – mais le spectre du conflit nucléaire global a disparu. La pauvreté mondiale a reculé. La médecine a progressé. Les conflits sont moindres. La menace vient maintenant de l’intérieur avec la montée des hommes forts, les Trump, les Bolsonaro, les Duterte, dont la vision ressemble plus à 1819 qu’a 2019. Et de nous-mêmes à mesure que nous produisons plus et contribuons au changement de climat. Le défi moderne, le nouveau mur à escalader, c’est celui qui sépare nos identités nationales, ethniques ou socio-economiques de notre identité véritable en qualité d’espèce humaine; une espèce qui doit maintenant agir de manière homogène pour survivre.

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