Un Ghosn rocambolesque

Carlos Ghosn
(Photo AFP)

L’exfiltration de Carlos Ghosn du Japon  restera dans les annales : elle implique une organisation de commando militaire et une infinie quantité de moyens.

L’ANCIEN P-DG de Renault et de Nissan a fait, pour s’enfuir, quelques sacrifices. Il a d’abord laissé au Japon quelque 13 millions d’euros qu’il avait donnés comme caution à la justice japonaise, et il a soulevé un doute populaire sur son innocence, qu’il n’a cessé de clamer, comme s’il souhaitait un procès et était certain de le gagner. On ne pourra guère en juger car le procès, désormais, n’aura pas lieu, au moins pour une raison : si M. Ghosn n’est pas coupable de ce qui lui était reproché, il l’est maintenant d’avoir pris la fuite. Dès lors que son arrestation, suivie de conditions pénitentiaires que l’on croyait d’une autre époque, était associée à une instruction uniquement à charge et assortie de méthodes calculées pour que les innocents eux-mêmes avouent des crimes qu’ils n’ont pas commis, il ne lui restait guère qu’un stratagème illégal pour s’en sortir, puisque le droit japonais ne lui a valu qu’une longue et très pénible épreuve. À quoi il n’est pas inutile d’ajouter que Ghosn est l’homme qui a sauvé de la faillite une grande firme japonaise, ce pour quoi les Japonais dans leur ensemble, y compris ceux qui lui doivent encore leur position, ne lui ont pas exprimé  une vive gratitude.

Les Libanais perplexes.

De sorte que, si l’on admet que le Japon applique un droit que ne saurait revendiquer une vraie démocratie, on doit aussi admettre que Carlos Ghosn n’avait que le choix de se comporter in fine conformément à l’image que divers secteurs japonais (justice, presse, employés de Nissan et autres traîtres du monde des affaires) ont dessinée de lui. Le voilà au Liban, enfin libre, mais pas tout à fait sorti d’affaire car il y est accueilli diversement : le peuple libanais s’insurge contre une bourgeoisie qui le maintient dans la pauvreté ou la précarité, tandis que les dirigeants du pays ne font que palabrer. Les amis de Ghosn sont riches, ses ennemis sont pauvres. Aussi bien peut-on se demander pourquoi il a préféré se rendre à Beyrouth, lui qui a trois nationalités, la libanaise certes, mais aussi la française et la brésilienne. La raison est probablement que la justice libanaise n’aura jamais l’envie ou le courage de lui chercher noise, parce qu’elle respecte l’homme fort qu’il a été et redeviendra peut-être un jour. Alors que la justice française exige des éclaircissements sur la façon dont il a été rémunéré par Renault, ce qui ne peut impliquer pour lui que des déboires.  Cependant, le gouvernement de notre pays s’est empressé de faire savoir qu’il n’extraderait pas M. Ghosn.

Ghosn et Bolsonaro.

Alors, pourquoi pas le Brésil, dont le potentat, Jair Bolsonaro, sorte de diable au pouvoir, a d’autres chats à fouetter que de s’en prendre à un homme qui lui inspire vraisemblablement du respect ? Parce que Bolsonaro est, comme Trump, un capricieux, qui peut changer d’idée du jour au lendemain. L’instabilité libanaise milite pour protéger Ghosn, le caractère du président brésilien incite à la plus grande prudence. Face à cette histoire rocambolesque rendue possible par un second passeport français que possédait l’ancien grand manitou de l’automobile, on reste très partagé. On sourit quand on pense au complot ourdi par diverses institutions japonaises qui ont recouru à une foule de manipulations pour jeter en prison l’étranger dont elles voulaient à tout prix se débarrasser. Elles qui annonçaient un jugement apocalyptique ont été les premières à payer le prix de leur fourberie. On n’en est pas conquis pour autant par un capitaine d’industrie qui, pour échapper aux pires accusations, les a en partie validées par son comportement. C’est une des raisons pour lesquelles M. Ghosn n’est pas revenu en France. Il a eu tout le loisir de comprendre qu’ici on juge les puissants tous les matins et tous les soirs et que, si l’on, revenait plus de deux siècles en arrière, ils seraient tous guillotinés, ainsi que l’exige le pouvoir de la précarité.

RICHARD LISCIA

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